Chroniques

par irma foletti

Still, life… | Pourtant, la vie…*
opéra d’Ailís Ní Ríain

Wexford Festival Opera / The Grain Store at Stonebridge
- 20 octobre 2026
Création mondiale de "Still, life..." de la compositrice ’Ailís Ní Ríain...
© padraig grant

En réponse à une commande du Wexford Festival Opera (WFO) qui lui offre une résidence de compositrice, Ailís Ní Ríain a rédigé le livret et composé la musique de Still, life… qui relève davantage du spectacle conceptuel, d’une performance ou de l’installation que du format traditionnel de l’opéra. Le lieu atypique du Grain Store at Stonebridge – un ancien magasin à céréales, tout en longueur – se prête bien à ce type de représentation, tout aussi atypique.

Le public, en nombre restreint, est accueilli au rez-de-chaussée et peut déambuler en attendant d’être invité à monter à l’étage. Là, les chaises sont disposées de part et d’autre de la partie centrale, espace de jeu tout en longueur. Trois instrumentistes – Eleanor Chapman à l’alto, Adrian Mantu au violoncelle et Jennifer Murphy au violon – sont placés à une extrémité, dirigés par Nate Ben Horin, tandis que son collègue Frasier Hickland est installé à l’autre bout, les deux coordonnant les solistes et choristes entrant et sortant, se déplaçant souvent.

Inspiré de la brève nouvelle Figure over the town de l’écrivain texan William Goyen (initialement parue en 1963 dans The Saturday Evening Post, puis reprise dans le volume The collected stories of William Goyen édité en 1975), l’argument de Still, life… peut être rapidement résumé. Dans une ville du sud en bord de mer – pourquoi pas Wexford ? –, un homme a décidé de s’installer au sommet d’un mât et d’y rester. Les habitants sont d’abord intrigués, puis au fur et à mesure nourrissent une haine à l’égard de cet étranger. Le récitant Brian Mullen expose les situations de sa voix qui porte, et un petit support vidéo projette de courtes séquences sur les parois, de part et d’autre (images là encore plutôt conceptuelles : deux corps masculins qui paraissent lutter ou encore la fonte d’une maison miniature).

Les cinq jeunes solistes sont Eilís Dexter, Cuan Durkin, Éadaoin Hassett, Eiméar Harper et Yasmin O’Reilly et n’ont pas vraiment de parties chantées tonales, mais plutôt à émettre des sons ou des bruitages, y compris des claquements de langue et des chuchotements. De fait, le travail de la compositrice, née à Cork en 1974, explore une conception très personnelle du son, nourrie par le fait qu’Ailís Ní Ríain est malentendante. La petite vingtaine de membres de la Community qui participe forme une modeste foule qui gronde de plus en plus à l’encontre de l’étranger qui dérange, bien qu’il soit totalement inoffensif – « Who is he ? », « He’s stranger »... Plusieurs autres histoires individuelles sont exprimées, avant l’arrivée, en dernière partie, de personnages voilés de noir, comme la mort, ou bien composant un groupe de pleureuses, ou encore une sorte de chœur antique, selon l’interprétation de chaque spectateur.

En ce qui concerne la musique, les amateurs de mélodies seront déçus. On entend principalement des sons, chaque musicien utilisant toutes les possibilités de son instrument – cordes frottées, pincées, tapotements sur la caisse, etc. Une partie de musique enregistrée vient en support, presque en permanence menaçante, intrigante, avec certains accords lancinants, ou des notes parfois répétitives au piano, au clavecin. Ní Ríain se passionne pour la diversité des expériences auditives et la possibilité de concevoir de la musique par d’autres voie que l’écoute conventionnelle.

Au quarantième jour en haut du mât, l’homme descend et s’en va, sans donner d’explication… le mystère demeure.

IF

* Still, life… | Pourtant, la vie… :
le titre anglais joue sur plusieurs significations de still : immobile, silencieux, encore,
mais aussi pourtant, malgré tout. Sans virgule, still life désigne une nature morte en peinture.
Aussi la ponctuation introduit-elle une ambiguïté entre immobilité, silence et persistance de la vie, particulièrement suggestive dans cette œuvre où un homme demeure obstinément
au sommet d’un mât, sous le regard de toute une communauté. Nous avons choisi
Pourtant, la vie… qui nécessitait toutefois cette note de bas de page [NDR]