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Chroniques
Simon Boccanegra
opéra de Giuseppe Verdi
Au Nationaltheater de Mannheim, Simon Boccanegra retrouve la scène dans une nouvelle production d’Yona Kim [lire notre chronique de Die Feen], créée samedi soir. Présenté à l’OPAL, salle provisoire de l’institution, l’ouvrage de Verdi est donné dans sa version de 1881, remaniée avec Arrigo Boito. Le drame du doge génois oppose moins les ambitions politiques aux sentiments privés qu’il ne montre leur contamination réciproque, une paternité perdue, puis retrouvée, ne pouvant réparer les violences de l’exercice du pouvoir.
Yona Kim choisit une abstraction austère. Dans le décor de David Hohmann, de gigantesques stores, des cadres lumineux et un sol noir réfléchissant dessinent un espace où l’autorité condamne chacun à l’isolement. Les costumes sombres de Frank Schönwald renforcent cette impression d’un monde figé dans ses hiérarchies. Certaines images frappent juste, notamment la coexistence, au Prologue, de l’accession de Simon au pouvoir et de la mort de Maria. En revanche, la direction d’acteurs peine à faire circuler entre protagonistes la violence des conflits et la tendresse des retrouvailles. L’élégance géométrique des tableaux se paie d’une certaine immobilité. Plus éloquente, l’image finale suggère qu’après la mort du doge la mécanique politique poursuit son mouvement, indifférente.
Le plateau vocal offre plusieurs satisfactions. Dans le rôle-titre, Theo Magongoma dispose d’un baryton chaleureux et d’une présence en scène qui rendent infiniment sensible l’humanité blessée de Simon, bien au delà de sa dignité publique. Face à lui, la basse Sung Ha confère à Fiesco une autorité sombre, sans sacrifier l’expression de la douleur paternelle [lire notre chronique de Lohengrin]. Seunghee Kho dessine une Amelia au soprano lumineux, dont le chant sait préserver la délicatesse des lignes verdiennes [lire notre chronique de La resurrezione]. Le Gabriele Adorno d’Irakli Kakhidze privilégie une ardeur parfois plus véhémente que nuancée. Nikola Diskić prête à Paolo les accents nécessaires à l’intrigue, même si le personnage pourrait gagner en noirceur. L’ensemble sert avec sérieux une partition qui ne tolère pas l’à-peu-près.
Mais la grande réussite de la soirée vient de la fosse et des masses chorales. À la tête du Nationaltheater-Orchester, Roberto Rizzi Brignoli prend le temps de laisser respirer les phrases, d’en révéler les arrière-plans instrumentaux, puis d’en libérer la tension [lire nos chroniques de Norma, Tosca, Falstaff, L’Italiana in Algeri, Luisa Miller, Maria Stuarda et Anna Bolena]. La souplesse des bois, la profondeur des cordes et la précision des interventions solistes concoctent une matière sonore d’une tenue remarquable. Les épisodes méditatifs ne sont jamais de simples parenthèses, mais préparent les déchirements à venir. Lorsque éclatent les affrontements collectifs, l’orchestre conserve sa lisibilité jusque dans les plus fortes poussées dramatiques.
Préparés par Alistair Lilley, les artistes des Opernchor et Extrachor impressionnent tout autant. L’homogénéité, la netteté des attaques, l’intelligence de la déclamation et une puissance sans dureté donnent au peuple génois une présence essentielle. Chez Verdi, le chœur n’est pas un décor humain mais une force politique mouvante, dimension que lui restitue pleinement cette représentation. Bref : une soirée dont la réussite musicale, éclatante, fait oublier quelques réserves quant à la scène.
HK
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