Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Frank Peter Zimmermann et Dmytro Choni
Arnold Schönberg, Franz Schubert et Anton von Webern

Auditorium / Maison de la radio et de la musique, Paris
- 14 mars 2026
récital Frank Peter Zimmermann et Dmytro Choni à Paris...
© matthias baus

Dans le cadre de sa résidence à Radio France, le violoniste Frank Peter Zimmermann proposait ce soir un programme aussi cohérent qu’ambitieux, parcourant plus d’un siècle de création viennoise, de Schubert à Schönberg en passant par Webern. Sur le papier, l’itinéraire est particulièrement séduisant : aux œuvres de jeunesse de Schubert (Sonatine D.385, Introduction et variations D.802, Fantaisie D.934) répondront les audaces de la modernité viennoise, via l’opus 7 de Webern et l’opus 47 de Schönberg.

Dès les premières mesures, la Sonatine en la mineur D.385 (1816) de Franz Schubert s’impose néanmoins une certaine réserve quant à la sonorité du violoniste. Étonnamment étroit et parfois même rugueux, le timbre manque de la plénitude et de la souplesse que requiert le répertoire. Cette relative sécheresse de l’archet contraste d’autant plus avec l’accompagnement de Dmytro Choni, pianiste ukrainien dont le jeu se distingue par une sonorité ronde et un toucher particulièrement soigné. Dans cette œuvre encore proche de l’esprit classique, Choni déploie une articulation précise et une élégance de phrasé qui rappellent davantage l’héritage d’Haydn et de Mozart que la tension beethovénienne que Schubert admira tant ensuite – au point de laisser palabrer sa démence finale sur ce nom même, Beethoven, sous l’effet de la fièvre provoquée par la septicémie intestinale qui eut raison de sa vie, comme le rapporta son ami le compositeur bavarois Franz Lachner. L’équilibre entre les deux partenaires n’en demeure pas moins fragile : à plusieurs reprises, le violon semble avoir égaré son centre de gravité tonale, au gré d’une approximation qui se révèle plus nettement encore dans l’œuvre d’Anton von Webern. Dans ces Vier Stücke Op.7 (1910) dont la concentration de matériau exige une exactitude absolue d’intonation et de couleur, le contraste entre la précision du piano et l’incertitude du violon devient particulièrement perceptible. De Variationen über das Lied „Trockne Blumen“ D.802 (1824 ; d’après Die schönen Müllerin D.795, 1823) est livrée une lecture peut-être un rien trop phrasé et non loin de s’avérer maniérée, où le piano croise le fer avec une tension violonistique franchement acide (l’original fut écrit pour flûte et piano).

Après l’entracte, la Phantasy Op.47 d’Arnold Schönberg, composée à Los Angeles en 1949 (d’où ce titre en langue anglaise) aurait pu marquer l’aboutissement de ce parcours viennois – telle la fort belle version de l’opus 1 d’Alban Berg, appréciée ici-même sous les doigts d’Adam Laloum moins d’une semaine plus tôt [lire notre chronique du 8 mars 2026]. D’une remarquable intensité expressive, cette page exige une rigueur technique et une parfaite clarté de ligne, au service de la lisibilité de sa densité d’écriture. La présente exécution peine cruellement à convaincre, avec une criante instabilité de l’intonation, la rudesse de certaines attaques, autant de travers qui rendent l’interprétation peu intelligible – au risque d’accréditer auprès d’une partie du public l’idée fausse que cette musique serait intrinsèquement rébarbative. Dans ce contexte, le retour à Schubert, avec la Fantasie D.934 de 1827, peine à intéresser l’oreille. On retrouve toutefois les qualités du pianiste, d’ailleurs excellent chez Schönberg tout comme chez Webern. Cette subtile attention de Dmytro Choni aux couleurs et aux transitions rencontre l’asthmatique raucité de l’archet, qui entrave tout déploiement musical.

D’une qualité incertaine, ce récital n’en rappelle pas moins l’intérêt d’un menu intelligemment construit. On aurait toutefois souhaité que l’interprétation permît d’en mesurer pleinement la richesse.

BB