Chroniques

par bertrand bolognesi

première française de Frontispiz d’Unsuk Chin
Concerto Op.54 de Robert Schumann par Yefim Bronfman

Tugan Sokhiev dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France
Philharmonie, Paris
- 13 mars 2026
Tugan Sokhiev dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France, 13 mars 2026
© christophe abramowitz | radio france

Il y a un peu plus d’un an, nous avions le plaisir d’entendre l’excellent Tugan Sokhiev à la Philharmonie de Paris, dans un programme russe qu’il donnait alors au pupitre des Münchner Philharmoniker [lire notre chronique du 2 novembre 2024]. Ce soir, celui que l’on applaudit fort souvent à Toulouse, lorsqu’il était le patron de l’Orchestre national du Capitole, dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France, avec une maestria indéniable.

Donné en première française, nous découvrons Frontispiz d’Unsuk Chin, en ouverture de programme – une commande du NDR Elbphilharmonie Orchester qui l’a créée à Hambourg, le 6 septembre 2019, sous la battue d’Alan Gilbert. Par cette pièce brève, la compositrice sud-coréenne [lire nos chroniques d’Alice in wonderland, Fanfare chimérique, Gougalon, Silence des sirènes, Rocaná, Into…, snagS&Snarls, Scalen, Doppelkonzert, Alice-Acrostic et Spira] entend rendre hommage aux grands compositeurs qui l’ont précédée dans la modernité dont elle se trouve l’une des héritières. Commencée dans une aphoristique maigreur digne de Webern, l’œuvre invite tour à tour Varèse, Stravinsky et Scriabine, usant encore d’un lontano tourné vers Bruckner, profitant d’une ampleur orchestrale que le commencement, chambriste et fragmentaire, ne laissait point deviner. Encore convoque-t-elle cette scansion typique de la Notation II de Boulez, avant de lorgner du côté de Richard Strauss. À de tels ingrédients, Tugan Sokhiev donne un relief contrasté auquel chaque pupitre du Philhar’ offre l’assaisonnement idéal.

Grand bond dans le temps, après cette page témoignant d’un métier certain et d’une inspiration volatile, avec le Concerto en la mineur Op.54 que Robert Schumann conçut entre 1841 et 1845 et que la belle Clara créa sous la direction de Ferdinand Hiller, le 4 décembre 1845, à Dresde. Après le geste augural, plus intérieur que d’accoutumé, sous les doigts de Yefim Bronfman, l’Allegro affettuoso déploie une élégance surprenante, à l’invite de Sokhiev, et en parfaite adéquation avec la ciselure pianistique salutairement dépourvue d’effets superfétatoires. Au contraire, c’est dans une sorte de dignité simple que s’élève le chant dont l’articulation disparaît sous l’enchantement du souffle. La grâce des bois est au rendez-vous, notamment les moments de clarinette et de hautbois, magnifiés par Jérôme Voisin et Olivier Doise. Même dans les phrases les moins sombres, cette lecture se place résolument dans le non quiet. La fougue de la cadenza échevèle judicieusement la beethovenum schumannienne, avant un finale d’une exemplaire discrétion. Le soliste israélien d’origine ouzbèque entame ensuite l’Intermezzo dans une couleur plus classique encore, comme à précéder Brahms dans le rêve haydnien. Raisonnable, pour ainsi dire, se révèle le presque-rien d’emphase lyrique qui s’ensuit, à la faveur d’une tendresse indicible que cultivent les artistes. Cette douceur inouïe, l’Allegro vivace, par-delà l’évidente vigueur de l’interprétation, se garde de la contredire : tout n’y sera que souplesse, au fil d’une excitation enthousiaste que nul ne saurait toutefois prétendre heureuse. En bis, Yefim Bronfman [lire nos chroniques du Concerto Op.83 n°2 de Brahms, du Concerto Op.37 n°3 de Beethoven, du Concerto n°3 Sz.119 de Bartók et de la Trauermarsch de Jörg Widmann] offre l’Arabeske Op.18 (1838) comme l’on devrait savoir prier.

Cette belle soirée s’achève en panache avec une interprétation flamboyante de Petrouchka dont les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France et Tugan Sokhiev exaltent habilement chaque couleur, dans une réjouissante tonicité. Le chef ossète profite de chaque timbre dont il convoque l’éclat avec une savoureuse espièglerie, proprement contagieuse. Point besoin de décors, de costumes, de chorégraphie ni même de danseurs : jouer ainsi le deuxième ballet de Stravinsky (1911), c’est exiger de la partition qu’elle fasse tout, ce qu’elle fait d’ailleurs fort bien. La présente version est brillante, joueuse et même farceuse ; une revigorante générosité l’anime, qui emporte la salle. Ce concert est disponible à l’écoute sur le site de France Musique : n’hésitez pas !

BB