Chroniques

par bertrand bolognesi

Joseph Moog et le Quatuor Talich
Rodolphe Menguy et le Quintette Moraguès

Festival de la Grange de Meslay
- 6 et 7 juin 2026
Joseph Moog et le Quatuor Talich dans l'opus 44 de Schumann
© gérard proust

À La Grange de Meslay, certains concerts semblent prolonger naturellement l’esprit du lieu, d’autres paraissent simplement s’y dérouler. De tel point de vue, entre le samedi soir et le dimanche après-midi, le contraste fut sensible. Sous la vaste charpente de cette grange tourangelle à laquelle demeure attachée la mémoire de Sviatoslav Richter [lire nos chroniques 1, 2 et 3 de l’édition 2023, puis celles des 8 et 9 juin 2024], le Quatuor Talich et le pianiste allemand Joseph Moog ont offert l’un des moments les plus accomplis de cette édition 2026 du festival.

Dans le Quatuor en ré mineur D.810 „Der Tod und das Mädchen“ de Franz Schubert, les musiciens pragois évitent toute tentation expressionniste. Ainsi l’abord de l’Allegro initial semble-t-il refuser les morsures excessives pour privilégier une sonorité d’une diaphanéité gracieuse. Même dans les épisodes les plus tendus, le son conserve une souplesse, une élégance et une profondeur de respiration qui renvoient immédiatement à cette tradition centre-européenne dont les Talich demeurent aujourd’hui parmi les plus précieux dépositaires. L’Andante con moto constitue sans doute le sommet de cette lecture. Le célèbre thème emprunté au Lied est énoncé comme une humble prière. Les variations successives densifient progressivement le discours jusqu’à atteindre une vigueur inquiétante, avant qu’un renversement lumineux ne vienne métamorphoser le climat. Au retour du thème initial, quelque chose a changé : la plainte laisse place à une sérénité conquise. Le Scherzo impressionne moins par la virtuosité que par l’énergie profonde, jamais démonstrative. Quant au Presto final, il emporte l’imaginaire dans un mouvement dont la fluidité interdit toute lourdeur tragique.

La seconde partie de la soirée permet de retrouver l’excellent Joseph Moog [lire nos chroniques de son CD Liszt et du récital du 13 janvier 2016] dans le Quintette en mi bémol majeur Op.44 de Robert Schumann. Dès l’Allegro brillante d’ouverture, le pianiste impose une sonorité ronde, chantante, remarquablement intégrée au tissu chambriste. Subtil, son jeu échappe à toute velléité de domination, comme en témoigne souverainement le dialogue avec le violoncelle, notamment, dans un cantabile proprement envoûtant. Le deuxième chapitre – In modo d’una marcia (un poco largamente) – confirme cette réussite. Dans cette page parmi les plus bouleversantes de Schumann, les Talich et Moog construisent un climat d’une noirceur contenue, jamais pesante. Derrière la marche funèbre affleure une tendresse presque voilée, dont les couleurs annoncent parfois certains raffinements du premier XXe siècle. Les retours du thème principal surgissent alors comme des rappels du destin, tandis que l’alto déploie des interventions d’une rare éloquence. Quant au Scherzo, il explose dans une jubilation quasi adolescente, cinglante et lumineuse à la fois. Plus encore que la perfection technique, c’est cette capacité à faire respirer naturellement la musique qui marqua l’interprétation.

Le concert du dimanche après-midi réunissait quatre membres du Quintette Moraguès et le jeune pianiste Rodolphe Menguy pour deux pages rarement programmées. Dans le Quintette en mi bémol majeur K.452 de Wolfgang Amadeus Mozart, Menguy séduit immédiatement par une approche concentrée, une pédalisation extrêmement mesurée et une sonorité claire qui privilégie constamment la lisibilité du discours [lire notre chronique du 1er août 2023]. On goûte particulièrement le moelleux de son toucher dans les passages les plus lyriques. L’équilibre avec les vents apparaît cependant plus inégal, le hautbois et le basson retenant davantage l’attention que le cor et la clarinette. Le Quintette en mi bémol majeur Op.16 de Ludwig van Beethoven suscite un intérêt plus marqué. Dès le Grave introductif de l’Allegro ma non troppo, Rodolphe Menguy ose des nuances extrêmement retenues, parfois aux frontières du silence. Admirablement servi, le Larghetto médian révèle ensuite toute sa dimension de trait d’union entre le classicisme mozartien et le romantisme schubertien. Une douceur concentrée, presque communicative, traverse cette page où Beethoven semble momentanément suspendre toute volonté héroïque. Sans atteindre les sommets de la veille, ce concert dominical a du moins permis d’apprécier les qualités d’un pianiste dont la discrétion, la concentration et le refus de l’effet facile constituent assurément les plus solides atouts.

BB