Chroniques

par bertrand bolognesi

Jean Cras, Claude Debussy et Joseph Jongen
par cinq musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris :

Eun-Hee Joe, Jonathan Nazet, Yoori Lee, David Lootvoet et Harmonie Maltère
Opéra national de Paris / Amphithéâtre Olivier Messiaen
- 4 mars 2026
Très belle version de CONCERT OP.71 de Joseph Jongen...
© dr

Réunis autour d’une formation peu commune – flûte, violon, alto, violoncelle et harpe –, cinq musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris livrent un programme qui explore certaines voies singulières de la musique de chambre au tournant du XXe siècle. Par la présence décisive de la flûte et de la harpe, ces œuvres affirment l’éloignement du modèle germanique du quatuor à cordes et privilégient un travail raffiné sur la couleur et la fusion des timbres. Ainsi, de Joseph Jongen [photo] à Jean Cras en passant par Claude Debussy, la soirée dessine-t-elle un paysage où nuance et transparence tiennent lieu de fil conducteur.

Le Concert à cinq Op.71 de Jongen (1923) ouvre la soirée dans un éclat de couleurs. Dès l’Introduction (Décidée), la flûte d’Harmonie Maltère expose un thème d’une volubile fraîcheur, aussitôt relayé par l’alto de Jonathan Nazet puis par un violon au vibrato délicatement ambré, tenu par Eun-Hee Joe. À la harpe, l’excellent David Lootvoet fait scintiller l’ensemble tandis qu’au violoncelle Yoori Lee cisèle une chaleureuse rondeur. Ici, tout repose sur une écoute réciproque extrêmement attentive, chaque timbre semblant dès lors poli avec soin avant d’être inséré dans la texture commune. Parfois l’on songe, dans cette manière d’exalter la pureté expressive de la ligne, aux sculptures de Georges Minne dont les figures recueillies vibrent d’une tension intérieure presque mystique. Il y a chez Jongen quelque chose de cette noblesse toute simple : les lignes instrumentales s’élèvent avec retenue avant que le discours prenne une ampleur plus généreuse. Le mouvement médian, Calme, dominé par une méditation mélancolique du violoncelle, cultive cette gravité douce, presque sensuelle. Puis le dernier, Très décidé, s’engage dans l’élan bondissant, animé par les scintillements de la harpe et les pizzicati des cordes, menant le tout vers un final d’allure presque symphonique.

Après cette luxuriance colorée, la Sonate pour flûte, alto et harpe de Debussy (1915) vient progressivement retirer la matière sonore pour n’en conserver que l’essentiel. Les trois instruments entrent dans la Pastorale avec une douceur extrême, l’alto relayant avec un naturel infini la tenue de flûte, tandis que la harpe esquisse un espace sonore d’une transparence presque irréelle. La musique avance par fragments, comme si une danse cherchait à se former avant d’aussitôt se dissoudre en ses vains fragments. Dans l’Interlude, les lourés de la harpe concurrencent plus qu’adroitement un piano, avant que le trio ne retrouve un caractère plus joueur. Quant au Finale, mordant et même musclé, un exotisme discret y affleure. Les interprètes en soulignent admirablement les contrastes : jamais l’énergie ne rompt la finesse de la texture, laissant jaillir la conclusion dans la vivacité lumineuse.

Le Quintette de Jean Cras (1928) change encore la perspective. Si l’écriture debussyste procédait par taches d’encre, celle de Cras évoque plutôt l’aquarelle sonore, et sur le papier-monde les couleurs librement ondoient. Les lignes instrumentales ondulent avec souplesse, laissant apparaître une musique de paysage, mouvante et lumineuse. Il n’est guère surprenant que cet imaginaire soit celui d’un officier de marine. Chez Cras, la musique semble respirer l’air du large : flux et reflux des motifs, miroitements harmoniques, horizons changeants. On songe naturellement à la trajectoire d’un autre compositeur marin, Albert Roussel, dont l’expérience de la mer nourrit également une imagination sonore faite de mouvement et d’espace. Mais Cras fut aussi le disciple attentif de Paul Dukas, auquel il resta lié par une abondante correspondance [lire notre critique de l’ouvrage] : de cette filiation, sa facture artistique conserve un goût sûr de la construction et de la couleur orchestrale, même dans un cadre chambriste. Assez animé, le premier mouvement du Quintette déploie une matière souple et lumineuse, parfois proche de certaines constructions ravéliennes. Le second (Animé) adopte le ton d’une chanson simple et mélancolique, portée par la chaleur du violon et de l’alto. Le troisième (Lent) s’ouvre dans une tension presque incantatoire – sans la harpe –, avant que l’ostinato du violoncelle invite peu à peu le violon à élever un chant d’une extrême subtilité lyrique, d’abord retenu puis pleinement généreux. Très animé, le final recouvre l’énergie dansante et mystérieuse propre à l’inspiration de Cras, proche en cela d’un Ropartz. Les interprètes s’y jettent avec une vitalité communicative, refermant la soirée dans une atmosphère festive et proprement heureuse. Bravi !

BB