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Chroniques
Jaap van Zweden prend ses fonctions
Chostakovitch, Ravel/Maresz et Thompson
Voilà donc Jaap van Zweden officiellement installé à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Après plusieurs rencontres depuis 2023, le chef néerlandais prend ses fonctions de directeur musical avec un concert dont le programme pourrait dessiner quelques lignes de force : création contemporaine, répertoire français et grande symphonie du XXe siècle. À l’issue de la soirée, pourtant, une question s’impose, moins aimable : que seront ces années Van Zweden ? Ce premier rendez-vous inquiète plus qu’il ne rassure.
Il faut dire que To see the sky de Joel Thompson (né en 1988) constitue une entrée en matière assez consternante. Créée en 2024 par Van Zweden et le New York Philharmonic, cette première œuvre purement instrumentale du compositeur étatsunien est dite « voyage non linéaire vers la guérison », inspiré par un vers de la chanteuse franco-américaine Cécile McLorin Salvant. Durant près de vingt minutes, trois mouvements exploitent cependant un matériau d’une indigence confondante : ce motif initial de trois notes subit répétitions et transformations sans que jamais naisse une véritable nécessité musicale. Effets rythmiques démonstratifs, lyrisme sirupeux, trompette jazzy, climax triomphaux… le métier ne manque pas, mais il est seulement mis au service d’une esthétique rétrograde qui recycle des procédés vieux de plusieurs décennies. Que cette pièce sans personnalité ouvre non seulement le concert mais le mandat d’un nouveau directeur musical laisse perplexe.
Heureusement, la Sonate pour violon et piano de Ravel (1922-27), orchestrée en 2015 par Yan Maresz à la demande de Leonard Slatkin, offre davantage à entendre. L’Allegretto révèle un travail remarquable : plutôt que singer Ravel, Maresz distribue la matière pianistique dans des couleurs qui évoquent l’univers de son aîné tout en affirmant un goût personnel. Fraîche et intrigante, cette orchestration se brouille quelque peu dans le Blues, avant de retrouver sa belle facture dans le Perpetuum mobile. Reste Renaud Capuçon… Son jeu grince, miaule, multiplie les disgrâces et affuble la ligne ravélienne d’une vulgarité dont elle se serait volontiers passée. Même El cant dels ocells de Pau Casals, donné en bis avec quelques cordes du Philharmonique, n’échappe pas à cette affectation. Pourquoi Van Zweden a-t-il choisi ce soliste pour inaugurer son mandat ? Peut-être faut-il voir dans la présence conjointe de Ravel, Maresz et Capuçon un salut adressé au pays où le chef vient de s’installer. L’intention serait sympathique ; musicalement, on aurait préféré meilleur ambassadeur.
Après l’entracte, la Symphonie en ré mineur Op.47 n°5 de Dmitri Chostakovitch devrait enfin permettre de prendre la mesure du nouveau patron. Tonicité, architecture, maîtrise des équilibres : rien ne manque à Van Zweden, et la phalange radio-symphonique répond superbement. Le premier mouvement impressionne par son gros œuvre, les cuivres éclatent avec une ardeur jubilatoire et Virginie Buscail offre un magnifique solo. L’Allegretto, rondement mené, bénéficie de pizzicati impeccables. Mais où est Chostakovitch ? Vers quelle île magique l’Union soviétique se repose-t-elle ? Le Moderato ignore les frimas si particuliers des cordes, la nuance est conduite plutôt que vécue. Plus inquiétant encore, le Largo, cœur émotionnel d’une œuvre ayant vu le jour en pleine terreur stalinienne, n’est plus qu’une impeccable fabrication de beau son, généreuse en sentiments convenus et désespérément pauvre en arrière-plans. Le final est envoyé avec une efficacité indiscutable – c’est pesé !, quoi. Tout fonctionne, rien ne dérange.
Or, Chostakovitch dérange. Sous l’apparente conformité de cette Cinquième se jouent ambiguïté, menace, ironie, terreur et faux triomphe. Une lecture qui rabat ces qualités expressives sur un spectaculaire symphonique standardisé passe singulièrement à côté de l’œuvre. Jaap Van Zweden sait incontestablement faire sonner un orchestre. Reste à savoir ce qu’il souhaite lui faire dire. Au commencement d’un mandat que Radio France annonce comme « une belle aventure musicale », la question n’a rien d’anecdotique. Et ce soir, la réponse inquiète…
HK
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