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Idomeneo, re di Creta | Idoménée, roi de Crète
opéra de Wolfgang Amadeus Mozart
Il fallait sans doute un ouvrage aussi radicalement fondateur qu’Idomeneo, re di Creta pour ouvrir une nouvelle étape de la vie du Teatro Comunale di Bologna. En ce jeudi soir, Mozart s’impose d’emblée comme un dramaturge de l’abîme, servi par une production qui mise sur la puissance de l’image autant que sur la souveraineté de la fosse. Le spectacle frappe d’abord par sa cohérence plastique, la mise en scène de Mariano Bauduin s’inscrivant, loin de toute reconstitution archéologique, dans une esthétique métaphysique où la scénographie se fait le miroir des consciences. D’une beauté âpre et pensée, vraiment saisissante, les décors de Dario Gessati construisent un monde minéral, mais aussi instable, à l’aide de volumes disloqués, de perspectives faussées, de symboles isolés (vasques, stèles, architectures fragmentées, etc.) qui suspendent l’argument hors du temps. Ici, rien n’illustre littéralement le livret, car tout suggère et condense. Plus qu’un lieu géographique, la Crète d’Idoménée figure un paysage mental, théâtre intérieur où la divine fatalité écrase les corps et les volontés. Parfois volontairement froide, cette architecture n’en demeure pas moins d’une force visuelle puissante, portée par un usage très maîtrisé de la lumière qui sculpte les espaces et accompagne la montée inexorable du drame.
Dans ce cadre rigoureux, la direction musicale de Roberto Abbado est indéniablement l’axe véritable de la soirée. À la tête de l’Orchestra del Teatro Comunale di Bologna, le chef déploie une lecture d’une autorité tranquille, refusant toute surcharge expressive pour privilégier la tension interne de la partition. Toujours habités, ses tempi permettent aux lignes mozartiennes de respirer sans jamais perdre leur nerf, tandis que le travail des équilibres (notamment entre vents et cordes) révèle une attention constante à la dramaturgie orchestrale. Finement accompagnés au continuo, les récitatifs s’insèrent avec naturel dans le flux, renforçant la continuité théâtrale plutôt que de la fragmenter. Abbado magnifie également les grandes pages chorales et les moments de tempête, sans jamais sacrifier la clarté du discours ; ainsi la musique avance-t-elle, implacable, comme la destinée accablant le roi crétois.
Le plateau vocal s’inscrit avec intelligence dans cette vision exigeante. Dans le rôle-titre, Antonio Poli impose une incarnation noble et tourmentée, portée par un chant solidement projeté et une ligne vocale lumineuse, au service de l’autorité royale autant que de la fragilité humaine face au serment fatal. Sa grande scène du troisième acte trouve un juste équilibre entre douleur contenue et intensité dramatique. Face à lui, Mariangela Sicilia campe une Ilia d’une absolue délicatesse : le timbre clair, la diction soignée et l’art du legato rendent le personnage plus qu’attachant et jamais mièvre. En Elettra, Salome Jicia choisit la voie de l’excès maîtrisé. Incisive, la voix, sert admirablement la fureur obsessionnelle du rôle, parfois à la limite de la rupture, quitte à frôler une âpreté qui volontairement évite toute séduction. L’Idamante de Francesca Di Sauro, chanté avec une remarquable homogénéité du registre et une expressivité sincère, complète le quatuor central avec une sensibilité juvénile bienvenue. Solidement tenus, les rôles secondaires, ainsi que le Coro del Teatro Comunale, précis et engagé, contribuent à l’impression d’ensemble d’un spectacle pensé dans ses moindres détails.
De cet Idomeneo se dégage un sentiment de gravité assumée, presque austère et profondément cohérente. Le choc esthétique du décor, loin d’être un simple écrin, dialogue constamment avec la musique et la tragédie, tandis que la direction d’orchestre, d’une tenue exemplaire, impose une vision claire et souveraine de l’ouvrage – une lecture exigeante, donc, parfois déroutante aussi, qui rappelle avec une vraie force de conviction qu’Idomeneo n’est pas seulement un chef-d’œuvre de jeunesse mais déjà un théâtre de l’âme où Mozart regarde l’homme face à ses dieux et face à lui-même.
KO
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