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George Gershwin | Porgy and Bess, version semi-scénique
Nonhlanhla Yende, Siyabuela Ntlale, Conrad Scott, Brittany Smith, etc.
Quatre-vingt-dix ans après sa création, Porgy and Bess demeure une œuvre aussi fascinante qu’inconfortable. George Gershwin avait exigé que son opéra fût interprété par des chanteurs noirs, refusant le blackface alors en usage, mais l’image de la communauté afro-américaine forgée par une équipe créatrice blanche n’en suscita pas moins, dès 1935, une controverse qui ne s’est jamais tout-à-fait éteinte. Magdalene Minnaar, qui signe la mise en espace présentée à la Philharmonie, choisit moins de résoudre cette contradiction que de l’habiter : Cape Town Opera et Chineke! Orchestra, premier orchestre professionnel européen majoritairement composé de musiciens noirs et issus de la diversité, se réapproprient l’ouvrage, selon le terme revendiqué par la metteure en scène.
Le dispositif, que nous dirons semi-scénique, en découle avec une belle évidence. Point de décor : l’orchestre occupe le plateau, les chanteurs apparaissent autour de lui dès les premières mesures du bref prélude et, après l’entracte, investissent jusqu’au vignoble situé derrière les instrumentistes. Ainsi musiciens et personnages constituent-ils une même communauté, principe central du projet de Minnaar. Costumes (Maritha Visagie) et chorégraphie (Yaseen Manuel) suffisent largement à en créer le théâtre sans les pesanteurs dont certaines productions prétendument ingénieuses encombrent volontiers nos scènes lyriques. Pourquoi, dès lors, recourir si continûment à la pantomime ? Verres de whisky, cigarettes, échanges d’argent, jet des dés : tout est mimé, avec une insistance bientôt épuisante. Ce surjeu – en pélagoscope géant, si j’ose dire – contredit curieusement l’ambition déclarée de faire confiance au silence, à l’immobilité et aux émotions du spectateur sans chercher à les contrôler. La musique en ferait assez sans cela.
Et quelle musique ! Excellent, Enrique Mazzola la conduit au cordeau, parfois presque sèchement mais sans excessive rigueur, toujours avec une attention aiguë au rythme. Sa lecture avance rondement et maintient un remarquable équilibre entre des voix projetées au même niveau que l’orchestre et des pupitres (il n’y a pas de fosse, rappelons-nous) dont il cisèle les couleurs. Ainsi entend-on combien savante est l’orchestration de Gershwin, jusqu’en ses leitmotive qui éveillent associations et attentes dans la perception. Tony Rymer fait merveille au premier violoncelle, notamment dans l’introduction du grand duo de Porgy et Bess. Le premier violon Julian Azkoul mérite également les honneurs, comme le fringant banjo de David Massey.
Le plateau vocal, surtout, est exceptionnel – rarement en prend-on ainsi plein les oreilles ! Brittany Smith ouvre les réjouissances avec une Clara au Summertime superbement conduit, pourvu d’un legato tendre et généreux. Serena trouve en Siphamandla Moyake une souplesse remarquable et un impact saisissant, malgré un grave moins présent. Et quelle Bess que celle campée par Nonhlanhla Yende ! Une voix phénoménale, mais surtout une musicienne qui modèle la ligne et sait constamment l’habiter. Face à elle, le Porgy de Siyabulela Ntlale dispose certes d’un organe considérable, mais son émission demeure plus brouillonne, chargée de portamenti souvent malencontreux, quand ne surviennent pas quelques soucis d’intonation. Conroy Scott livre d’abord un Crown vulgaire à souhait, avant de surprendre, lors du pique-nique à Kittiwah, par la suavité nouvelle dont il pare sa déclaration amoureuse : voilà un excellent artiste, capable de transformer radicalement son émission au fil de la situation dramatique. Quant au Sportin’ Life de Lukhanyo Moyake, persifleur comme il se doit, il sidère par la clarté et la souplesse du chant, divinement haut perché. Parmi les rôles plus brefs, saluons encore l’avantageux Tylor Lamani en Nelson, Mthunzi Mbombela en Robbins et surtout Sasha Damons, Marchande de fraises à la fabuleuse agilité vocale.
Car cette soirée rappelle finalement ce qu’est Porgy and Bess. Ni tout à fait musical, ni seulement opéra, mais une œuvre nourrie de jazz, gospel, spiritual et blues… osons la formule : c’est un opéra vériste-blues. Gershwin rêvait d’unir « le drame et la passion amoureuse de Carmen » à la beauté des Meistersinger von Nürnberg : violence, désir, addiction, meurtre, ferveur collective et misère y sont portés par des voix qui ne commentent jamais le drame mais le vivent. Avec Cape Town Opera et Chineke!, cette évidence retrouve une puissance peu commune.
BB
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