Chroniques

par irma foletti

deux opus lyriques de Marc-Antoine Charpentier
Les arts florissants – La descente d’Orphée aux Enfers

Le Jardin des Voix, Les Arts Florissants, William Christie
Festival d’Ambronay / Abbatiale
- 12 septembre 2026
Le Jardin des Voix, Les Arts Florissants et William Christie à Ambronay
© bertrand pichène

William Christie a un attachement particulier à Marc-Antoine Charpentier et c’est d’ailleurs son opéra Les arts florissants qui donnait le nom à l’ensemble qu’il a fondé en 1979. Plus précisément, après une année sous l’appellation d’Ensemble vocal et instrumental baroque de l’Île-de-France, le nouveau nom était adopté lors d’une séance de travail sur cette partition. Christie a remis régulièrement sur le métier cet opéra de poche, comme il dit, jusqu’à aujourd’hui. Ce titre, jumelé avec La descente d’Orphée aux Enfers (également de Charpentier), a été mis au programme de la tournée, conduite depuis plus d’un an par les jeunes artistes du Jardin des Voix, l’académie de chant des Arts Florissants.

Les musiciens sont en effectif réduit, soit huit, et William Christie dirige depuis le clavecin et l’orgue. La réalisation musicale est un enchantement, d’abord d’une technique irréprochable, mais aussi constamment expressive et sujette à une multiplicité de nuances et couleurs. Tous les instrumentistes seraient à citer, mais on peut a minima donner les noms de Myriam Rignol, qui joue sa viole de gambe avec un merveilleux entrain, ainsi que Nathalie Petibon à la flûte à bec et Serge Saitta au traverso, tous deux d’une ébouriffante virtuosité.

En première partie, Les arts florissants forment un opus allégorique à la gloire de Louis XIV : le monde des arts protégé par le roi (Musique, Poésie, Peinture, Architecture) est menacé par la Discorde, mais l’arrivée de la Paix calmera ces velléités guerrières, le nom de Louis étant plusieurs fois cité, ou encore le Monarque des Lys.

Se produisant ce soir dans un concert mis en espace, les dix chanteurs du Jardin des Voix, actuellement en fin d’une session de deux ans, sont d’un remarquable niveau, avec au moins une qualité commune qui est la musicalité. Plusieurs rôles de solistes leur sont attribués, quand ils ne se rassemblent pas en un chœur d’un son riche malgré le nombre limité, doté d’une souplesse certaine, fort dynamique pour produire les nuances forte-piano, parfois piano subito. Le personnage de La Musique, attribué à Camille Chopin, est le premier de la soirée à se produire en soliste, via une voix assurée, dotée d’un timbre riche aux aigus qui paraissent faciles, et par ailleurs d’une bonne qualité de diction. Autre soprano, l’Américaine Sarah Fleiss se montre, en Poésie, aussi suffisamment puissante, mais avec de légers placements dans le masque, par instants. Toujours par ordre d’entrée en scène, la haute-contre Richard Pittsinger projette, en Peinture, un son bien concentré et incarne son personnage, mais on peut entendre un léger vibratello lorsqu’il monte au plus haut. On ne comprend, en revanche, pas toujours clairement le texte émis par le contralto Sydney Frodsham en Architecture, voix puissante et grave d’une belle couleur, qui pourra sans doute s’épanouir au delà du répertoire baroque, celui-ci n’exigeant pas forcément un tel volume.

L’entrée en scène de la Discorde (Renversons le ciel, la terre et l’onde) vient chambouler cette ambiance arcadienne. Le baryton Matthieu Walendzik y met du mordant, dans un style qui tire parfois vers un staccato agressif, creusant par ailleurs dans un grave moins confortable. Le chœur des Furies se met au diapason, avec des accents querelleurs et des yeux qui roulent à la manière d’un haka néo-zélandais. L’arrivée de la Paix calme tout ce petit monde, chantée par le soprano Jospia Bilić au timbre séduisant et d’égale qualité sur toute la tessiture. Son air élégiaque, Parais dans ta beauté première, est un véritable havre de paix. Tous les chanteurs, à l’exception de la Discorde mise de côté, prennent part au final où règne la sérénité et l’espoir en l’avenir – Ô paix si longtemps désirée […] Demeure toujours avec nous. Un petit faux-départ d’une voix fait gentiment sourire, à la fois le public et sur scène, rappelant que ces jeunes artistes sont encore en fin d’apprentissage.

Après l’entracte, La descente d’Orphée aux Enfers est un ouvrage un peu plus long donné en deux actes, sans savoir si un éventuel troisième se serait perdu, avec une action se terminant au moment où l’autorisation est donnée à Orphée de descendre aux Enfers pour y chercher Eurydice. On retrouve la plupart des artistes entendus en première partie, en particulier Camille Chopin qui complète en Eurydice sa palette expressive, d’abord par son Ah ! quand elle est mordue par le serpent, avant de souffrir par des halètements et succomber sur de petites cordes au contour dramatique. On apprécie davantage Matthieu Walendzik plus posé dans le rôle moins agité d’Apollon. En Pluton, la basse Kevin Arboleda Oquendo fait bonne impression, prenant quelques notes par-dessous pour donner encore plus de relief au dieu des Enfers. On entend aussi, dans de courtes interventions séparées, le soprano Tanaquil Ollivier en Œnone ainsi que le ténor Attila Varga-Tóth en Tantale, tous deux bien timbrés et suffisamment assurés.

Mais c’est aussi et surtout la haute-contre Bastien Rimondi qui impressionne en Orphée, d’une voix qui incarne idéalement le personnage et se révèle capable de projeter vigoureusement. La qualité de prononciation est sans doute la meilleure de la soirée, l’interprète pouvant moduler entre désespoir murmuré et colère sonore contre l’injustice commise envers sa bien-aimée. Il n’hésite pas à se mettre parfois à genoux et à prendre certains accents dolents, sans aucune exagération, restant dans un lamento crédible. On comprend, dès lors, que Pluton et Proserpine soient pris par les sentiments lorsqu’il termine sa supplication en voix mixte, pianissimo. L’action anticipe un peu sur une éventuelle suite, Eurydice rejoignant Orphée, celui-ci la guidant par la main… et sans se retourner pour l’instant ! William Christie s’adresse au public à l’issue du concert en indiquant que ce soir est la dernière des vingt représentations de la double affiche données à travers le monde depuis plus d’un an. Les artistes de cette cuvée du Jardin des Voix vont à présent voler de leurs propres ailes, pour céder la place à de nouveaux jeunes, dans quelques mois – quelques larmes coulent sur scène…

IF