Chroniques

par bertrand bolognesi

Concerto Op.23 n°1 de Tchaïkovski par Bruce Liu
Kazuki Yamada dirige le City of Birmingham Symphony Orchestra

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
- 23 mars 2026
Concerto Op.23 n°1 de Tchaïkovski par Bruce Liu
© dr

Nous pourrions, en sortant d’un concert, nous en tenir à l’énumération des faits – un programme, des noms, des œuvres, une salle… tout ce qui relève de la permanence. Les partitions, elles, ne changent pas. Depuis 1875, le Concerto en si bémol majeur Op.23 n°1 de Piotr Tchaïkovski continue d’ouvrir son arche monumentale avec la même assurance, les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski, transfigurés par Ravel, conservent intact leur pouvoir d’évocation, et même une marche de circonstance, comme celle de William Walton, porte en elle les codes d’un cérémonial qui, à n’être point tant profond, demeure identifiable. Ce qui se joue chaque soir appartient toutefois à un tout autre régime : l’impermanence.

Ainsi, le City of Birmingham Symphony Orchestra, jadis réputé, rappelle-t-il que les traditions ne se transmettent pas par simple inertie. Elles s’érodent, parfois imperceptiblement, jusqu’à ce que nous nous apercevions qu’elles cessent d’exister ailleurs qu’en ce souvenir que nous en pourrions cultiver. Dès Orb and Sceptre de Walton s’installe cette impression sinistre. Ce qui devrait relever d’un faste assumé, tenu par la ligne comme par la respiration, se délite en un assemblage d’effets. Dans son exactitude épicière relativement crispée, la direction de Kazuki Yamada ignore ce qui de cette musique fait la substance, soit une certaine manière d’habiter la durée. Et le son de se contracter, les phrases de se juxtaposer quand tourne à vide tel apparat de Barnum.

L’exécution du Premier Concerto de Tchaïkovski confirme ce sentiment. Elle laisse attendre un dialogue, une tension, un devenir… or, rien ne semble véritablement advenir. Le piano de Bruce Liu – un artiste pourtant capable de raffinement, comme le prouvèrent assez d’autres prestations à propos desquelles nous nous sommes exprimés parfois [lire nos chroniques des 30 juillet et 28 novembre 2023] – se heurte à un orchestre qui ne lui offre ni appui ni perspective. Les plans sonores restent indifférenciés, les articulations incertaines, comme si la musique passait vaguement au loin sans jamais se construire ici et maintenant. Par instants, une phrase se détache, une cadence s’éclaire, jusqu’à nous faire fugitivement croire que nous retrouverions là quelque chose de l’œuvre ; mais aussitôt surgies, ces lueurs se dissipent. L’impermanence, ici, n’est pas celle, fertile, du vivant, mais celle, à l’insistante fadeur, d’un infixable par défaut.

Via les Tableaux d’une exposition, la seconde partie de la soirée pourrait encore s’offrir en terrain de reconstruction. L’orchestration de Maurice Ravel, d’une transparence presque miraculeuse, suppose un art du détail autant qu’une vision d’ensemble. Là encore, le parcours échappe. Les Promenades ne relient rien, les tableaux ne s’incarnent pas et quant aux couleurs – elles sont inscrites dans la partition avec une minutie quasi tactile –, elles se dissolvent avant même d’avoir pris forme. À mesure qu’avance le menu une impression plus troublante s’impose : non celle d’une mauvaise exécution, chose somme toute banale, mais d’une musique qui jamais pleinement n’advient, comme si, entre la permanence des œuvres et la réalité de leur exécution, quelque chose s’était défait.

Dès lors, nous en voilà sortir avec cette peu confortable pensée : les grandes partitions ne garantissent rien ; elles survivent, certes, mais à condition d’être rejouées, recréées, portées, sans quoi, plutôt que de disparaître, ce qui ne saurait être, elles s’absentent. Parfois, cette absence prend très exactement la forme d’un concert.

BB