Chroniques

par michel slama

Madama Butterfly | Madame Butterfly
opéra de Giacomo Puccini

The Metropolitan Opera HD Live / Gaumont Capucines, Paris
- 2 avril 2015
en direct du MET', reprise de la Butterfly du cinéaste Anthony Minghella
© marty sohl | metropolitan opera

Déjà retransmise dans le réseau mondial des cinémas Gaumont Pathé, la très belle et bouleversante production de Madama Butterfly ouvrait la saison 2006-2007 du Metropolitan Opera de New York. Il fallait donc une affiche de poids pour justifier un nouvel événement du réseau Pathé Live. Après le couple Patricia Racette et Marcello Giordani qui en avaient inauguré la captation, c’est au duo fétiche des New Yorkais, Kristīne Opolais et Roberto Alagna, vu le mois dernier dans la Manon Lescaut de Puccini [lire notre chronique du 5 mars 2016], de faire revivre la tragédie des amours impossibles de la malheureuse geisha et de son époux yankee.

On retrouve avec grand plaisir l’excellent travail qu’avait effectué Anthony Minghella pour l’English National Opera en 2005, en coproduction avec le Met’. Réalisateur, scénariste, producteur et acteur britannique décédé à cinquante-quatre ans en 2008, il était très connu du grand public par des films à succès, comme The english patient (1996) et The talented Mr Ripley (1999), entre autres. Sa vision de l’opéra de Puccini respecte le délicat paradoxe d’une théâtralité japonaise retenue avec une musique italienne des plus pathétiques et dans laquelle l’héroïne de quinze ans, déjà blessée par son vécu, est écorchée vive. Sa mise en scène fourmille d’idées. Comment ne pas être touché par les marionnettes inspirées du théâtre Nô, au visage inexpressif, auxquelles, en costumes diaphanes noirs, des shoguns du Blind Summit Theatre donnent vie et émotion ? À ce titre, l’apparition de la marionnette du fils de Butterfly et Pinkerton en constitue une fantastique et troublante utilisation, comme la pantomime introduisant la seconde partie du deuxième acte relatant la vie de Cio-Cio-San en un ballet mortifère. Essentiellement constitués de paravents, les décors minimalistes sont magnifiquement éclairés par Peter Mumford qui exalte un chatoiement de couleurs. Enfin, progressivement, la mise en scène de Minghella, parfaitement filmée, conduit de manière insoutenable au drame fatal.

Pour relever le défi, Opolais et Alagna se donnent à fond.
Lui est crédible et particulièrement investi, endossant le rôle du veule lieutenant nord-américain qu’il imagine aujourd’hui en soldat en Syrie... Dans son entretien que mène Deborah Voigt, l’host de ce soir, il tente de comprendre le comportement d’enfant gâté du rôle et s’étonne que le compositeur ait pu écrire une musique aussi somptueuse pour un bad boy. Pour cette dernière représentation de Madama Butterfly, la voix du ténor apparaît un peu métallique (problème lié à la transmission satellitaire ?) et les aigus sont tendus au début. Il a un peu tendance à forcer l’organe et rend le personnage antipathique à souhait. L’air Addio fiorito asil, ajouté par Puccini après l’échec de la première, en février 1904, est d’une rare intensité et prélude au déchirant « Butterfly, Butterfly » final.

On attendait avec appréhension l’incarnation de Kristīne Opolais dans le rôle titre.
Après ses prestations inégales et discutables en Manon, la belle Lettone s’impose vocalement et met à genoux un public ému aux larmes. À son arrivée de la seconde partie du premier acte, on est surpris par les gros plans inquisiteurs de la caméra, découvrant une Butterfly qui manque d’ingénuité et n’est pas assez adolescente. Le regard est dur et résigné, comme si elle savait d’avance ce qui adviendra de cette union maudite par l’oncle Bonze, la reniant devant toute sa famille, le jour de ses noces. Elle semble faire le choix d’une incarnation plus proche de Floria Tosca que de Cio-Cio-San, comme l’était déjà Patricia Racette. Son héroïne reste vulnérable mais non fragile et accomplit le destin inexorable que l’honneur impose. Sa voix s’affirme au fur et à mesure de l’intensité de l’action et culmine dans la deuxième partie de l’Acte II, dans une bouleversante confrontation avec Sharpless et Kate Pinkerton conduisant à une déchirante scène finale, qu’elle porte à des sommets de référence.

Sharpless, c’est le baryton vedette du Met’, le grand Dwayne Croft, un habitué de cette production – nous le saluions en Sonora de La fanciulla del West [lire notre critique du DVD]. Il a la carrure et l’humanité de ce personnage complexe qui ne parvient pas à éviter le drame, même s’il représente la bonne conscience du peuple étatsunien. En Suzuki, un autre habituée de la vision de Minghella, le mezzo-soprano Maria Zifchak dont douceur et délicatesse font les qualités maîtresses, plus mère que servante. Enfin, l’interprétation de Karel Mark Chichon n’appelle que des éloges [lire notre chronique du 17 avril 2015]. Le chef gibraltarien dirige actuellement les plus grands orchestres du monde. Sa version est percutante et analytique, ne laissant que peu de place au pathos et au vérisme que certaines baguettes ont coutume d’insuffler à l’œuvre puccinienne.

MS