Chroniques
Die Fledermaus | La chauve-souris
opérette de Johann Strauss
Lyon bénéficie d’une rareté musicale : être la seule ville de région à posséder un Conservatoire national supérieur de musique et de danse. Avec étudiants musiciens, chanteurs, danseurs e tutti quanti. Avec, aussi, la tradition bien installée de réunir toutes ces composantes artistiques et humaines en des spectacles musicaux qui permettent aux jeunes talents de faire leurs « premières armes » en public. Un public dépassant largement le petit cercle volontiers laudatif de la famille et des copains, pour s’élargir à nombre de mélomanes venus pour découvrir et savourer les artistes de demain.
C’est le cas avec cette originale Chauve-Souris particulièrement réussie, à travers ses divers composants, en particulier ses particularités musicales et scéniques. Du côté des premières, le choix s’est porté sur une adaptation déjà réalisée par Didier Puntos : un assemblage associant la partie instrumentale, concentrée en un sextuor (violon, alto, violoncelle, contrebasse, flûte et clarinette) plus un piano au rôle évidemment fondamental ; la partie vocale qui conserve la langue allemande originale ; enfin, les dialogues parlés (et « modernisés ») en français. Un cocktail audacieux qui pourrait tourner au vinaigre acidulé, voire indigeste, mais s’avère d’excellente et savoureuse texture – avec, il est vrai, l’absence de fosse comme handicap secondaire.
Car, justement, du côté des particularités scéniques, figure le lieu imposé, en l’occurrence la salle Varèse, avant tout salle de concerts, au demeurant plutôt confortable, mais dont le dispositif sommaire se réduit à une sorte de laide cage en bois indémontable, avec un côté cour à mille lieues du côté jardin – un handicap majeur, cette fois, pour un ouvrage scénique plutôt intimiste – et, comme corollaire, une fâcheuse dispersion des voix parlées.
L’art des concepteurs scéniques de l’aventure, à commencer par le metteur en scène Benoît Bénichou, est d’avoir fait beaucoup avec peu, autour d’une bonne dose d’imagination créatrice autant qu’humoristique, non sans une pointe de férocité et de contemporanéité mêlées, pour narrer cette banale histoire de cocuage mondain voilant (si l’on ose dire) farce tragique, vengeance tenace et sexualité plus que sous-jacente ; un monde où le téléphone portable est empereur et roi le Sms. Il faut y associer les décors évidemment rudimentaires et le travail créatif d’Amélie Kiritzé-Topor, les costumes de Florence Gill et la préparation chorégraphique de Dominique Genevois.
Le but de la production étant de faire se produire les étudiants, la partie musicale se révèle une excellente radiographie en la matière. Avec, d’emblée, une déception : la Rosalinda de Carole Porrier, rôle-pivot de l’ouvrage. Le jeu est emphatique, l’émission est volontiers tonitruante, les aigus sont tendus, le vibrato s’épanouit déjà dangereusement dans les forte. En revanche, le reste de la distribution offre une réjouissante diversité, surtout du coté masculin, avec l’émission claire et musicale de Samy Camps (Gabriel, le mari dragueur), le timbre flatteur et bien modulé de Davy Cornillot (Alfred, l’amant sympa), la sûreté vocale et l’entregent dramatique de Benoît Descamps (Falke, l’ami qui mène le jeu et mijote sa vengeance), l’expression rayonnante de Nicolas Josserand (l’accommodant directeur de prison) et l’expression truculente du comédien Guillaume Frey (le geôlier, dépassé par ce monde de fous), sans oublié la netteté du phrasé de Mathieu Gardon (l’avocat Blind). De leur côté, Violaine Le Chenadec (la servante Adèle) et Aline Maalouf (sa sœur Ida), font, avec art, assauts d’expressivité et de musicalité, alors qu’Orlovsky, comte jouisseur joué en travesti, trouve une sûreté et une sécurité vocales de premier plan grâce à Héloïse Mas.
Même cohésion, même expression, même perfection chez les instrumentistes maison, en particulier la pianiste Lucie Sansen, bénéficiant, tout comme les chanteurs, de la direction à la fois fine et aérée, tonique et distinguée de Philippe Forget, jeune chef en pleine progression, grand gagnant de la soirée avec… Strauss ! Voilà qui donne envie de réentendre ce spectacle imaginatif et bien conduit aux quatre coins de la région Rhône-Alpes. En prime – et marque de la volonté du directeur Géry Moutier d’ouvrir la distinguée institution sur l’extérieur – : l’une des représentations de la série est offerte à Handi’Chiens, association qui s’emploie à élever, dresser et offrir des amis à quatre pattes aux handicapés, afin de les aider dans leur vie quotidienne.
GC
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