Chroniques

par bertrand bolognesi

création de Prière d’insérer de Michaël Levinas
création de Theater of Shadows II de Frédéric Durieux

Marzena Diakun dirige l’Ensemble intercontemporain
Cité de la musique, Paris
- 21 mars 2024
Marzena Diakun dirige l’Ensemble intercontemporain à la Cité de la musique
© anne-élise grosbois

Le programme donné par l’Ensemble intercontemporain à la Cité de la musique, ce jeudi soir, invite une gravité certaine, dans chacune des œuvres à le constituer. Il réitère le bel hommage du mois dernier à la compositrice finlandaise Kaija Saariaho [lire notre chronique du 15 février 2024], trop tôt disparue le 2 juin dernier, à travers deux opus inaugurant chacun une des parties de la soirée. C’est dans une intrigante obscurité, sous un projecteur, que se découpe la silhouette de la flûtiste Emmanuelle Ophèle : elle donne Couleurs du vent, une pièce de 1998 qui s’inspire de Cendres pour flûte alto, violoncelle et piano, conçu la même année, lui-même imaginé dans le souvenir d’...à la fumée (1990), concerto pour flûte alto, violoncelle et orchestre créé par Petri Alanko, Anssi Karttunen et Esa-Pekka Salonen à la tête de l’YLE Radion sinfoniaorkesteri (Orchestre de la Radio finlandaise), le 20 mars 1991 à Helsinki. Ici, le sujet est indéniablement le souffle, celui de la soliste par lequel s’en exprime un autre, venu d’un ailleurs non dicible, πνεῦμα dont la musicienne se saisit de l’énergie, se laissant habitée sans nulle incantatoire, dans une approche qui laisse songeur.

On retrouve avec bonheur la musique de Michaël Levinas dont Les voix ébranlées furent créées à Musica, le festival strasbourgeois de création, le 25 septembre 2023, par Pierre Bleuse à la tête du présent ensemble dont il est le nouveau directeur musical, en fonction depuis la fin de l’été [lire notre chronique de Polyptych: Mnemosyne… acts of memory and mourning]. Il revient aujourd’hui à la cheffe polonaise Marzena Diakun d’en mener la première parisienne [lire nos chroniques du 10 octobre 2015, du 30 janvier 2016 et du 10 février 2022]. La scansion obstinée dans l’étage grave, rehaussée d’échos à peine saturés, de même que les rires des cuivres, semblent regarder vers une facture ancienne du compositeur, sous l’influence de sa découverte de la musique de Giacinto Scelsi, indéniablement. Des effets de réverbération provoqués par le jeu du trombone dans le pavillon du tuba, entre autres, explorent des possibilités timbriques inépuisables comme à inventer un matériau pour d’autres œuvres. Cette « passacaille à plusieurs registres », selon le compositeur lui-même (brochure de salle), qui, après une douzaine de minutes dont un centre en « choral déroulant des lignes croisées de cordes qui m’évoquent des enlacements de figures », vient s’éteindre dans le territoire qui lui donna naissance, est suivie par la création mondiale de Prière d’insérer, un opus qui convoque le même effectif et s’inscrit comme un possible second volet. « Après l’ébranlement les prières s’insèrent dans les prières », précise Levinas. Prières d’un deuil perceptible quoique volontairement nébuleux, θρῆνος dissimulé dans un geste polyphonique complexe, bouleversant doloroso spectral.

La seconde création mondiale au menu s’intitule Theater of Shadows II – In memoriam Christian Boltanski. Elle est la réponse de Frédéric Durieux à une commande de l’Ensemble intercontemporain. Elle est écrite pour flûte (+ alto), hautbois (+ cor anglais), deux clarinettes (+ 2 basses et 1 contrebasse), basson (+ contrebasson), deux cors, trompette, trombone, deux percussions, piano, harpe et cordes. Elle est un hommage au plasticien, disparu en 2021. « Son œuvre étant vaste et multiple », confie le compositeur (même source), « j’ai songé dès le début à l’une de ses installations, Le théâtre d’ombres (1984-1997), que j’ai pu visiter sous différentes formes dans divers lieux ». En exergue de la partition, Durieux a placé neuf vers de Friedrich Hölderlin où nous reconnaissons la troisième strophe d’Hyperions Schicksalslied (1799) – Le chant du destin d’Hypérion, poème qui inspirait à Johannes Brahms son Schicksalslied Op.54 (1868-1897) pour chœur et orchestre. D’un seul tenant, la pièce, ouverte dans un affleurement qu’on pourra presque dire sournois, se révèle bientôt diablement proliférante, opposant à cet héritage quasi-boulézien (Notation VII, Sur Incises), une expressivité que ne ménage pas une certaine aura tragique. La lecture de Marzena Diakun en déploie l’extrême puissance, à comprendre également dans un usage très personnel du silence, alternant scintillement en bris de verre et calme motif répété, presque sourd, façon Feldman.

En amont de Theater of Shadows II était donné Semafor pour huit instrumentistes de Kaija Saariaho, page de 2020 que l’Ensemble Connect créait le 11 avril 2022 à New York. « L’orthographe suédoise du mot sémaphore fait référence à l’artiste finlandais Ernst Mether-Borgström, aujourd’hui décédé, dont la langue maternelle était le suédois », raconte la compositrice (idem). « Je connais son œuvre depuis mon enfance, j’ai grandi avec ses peintures. Il a également créé plusieurs versions de sculptures ludiques et colorées qu’il appelait Semafor, car il les considérait comme des panneaux de signalisation dans notre jungle urbaine. » Une nouvelle fois, Saariaho triture le timbre et la perception qu’on en peut avoir selon telle ou telle trame, concentrant ici son investigation sur des ostinati de xylophone sur deux octaves alternées qu’elle venait d’inventer dans Vista [lire notre chronique du 12 mai 2021]. On admire la précision du geste compositionnel et la subtile sensibilité de sa conduite.

BB