Chroniques

par laurent bergnach

récital Matthieu Cognet
Bartók – Haydn – Prokofiev – Schumann

1 CD Odradek (2019)
ODRCD 384
Le pianiste Matthieu Cognet joue Bartók, Haydn, Prokofiev et Schumann

Fort des conseils reçus par divers artistes à travers le monde (Pierre Réach, Jean-Claude Vanden Eynden, Émile Naoumoff, János Starker, Carol Wincenc, Gilbert Kalish, etc.), Matthieu Cognet place son dernier enregistrement sous le signe de l’humour, « l’un des plus puissants et plaisants remèdes à notre quête universelle du bonheur », écrit-il, avant d’ajouter : « plus précisément, j’ai choisi un répertoire illustrant le sens pluriel (et ambigu) de l’expression allemande mit Humor (« avec humour » ou « avec humeur »), qui exprime non seulement un sentiment d’amusement et de rire, mais aussi une humeur particulière, tantôt comique, tantôt mélancolique, et toujours pleine d’esprit » (notice du CD).

Composée en 1794 puis publiée en 1800, la Sonate en ut majeur Op.79 n°60 (Hob.XVI.50) a pour origine le second voyage de Joseph Haydn à Londres, ville où le pianoforte se distingue par sa puissance et l’étendue vers l’aigu. Sa dédicataire est Therese Jansen Bartolozzi, une élève allemande de Muzio Clementi installée dans la capitale anglaise. Dans cette page en trois mouvements qui recèle pastiche baroque et ironie, Cognet se distingue par un jeu souple, nuancé (Allegro) et calme (Adagio).

« J’ai passé toute la semaine au piano à composer, à écrire, à rire et à pleurer », écrit Robert Schumann à Clara Wieck, le 11 mars 1839. Ainsi avons-nous une trace du maelström d’émotions qui mena le musicien à concevoir Humoreske Op.20 en si bémol majeur, sa fiancée à l’esprit. Sept sections se succèdent sans interruption, dont certaines divisées en différents tempi, dans lesquelles le Français brille par son intériorité – chant pudique (Einfach), lyrisme retenu (Einfach und zart) –, mais déconcerte aussi, par des choix surprenants – architecture heurtée (Hastig), pédalisation copieuse (Sehr lebhaft).

« On est ahuri en constatant que la Suggestion diabolique date de 1908 car c’est, déjà, du Prokofiev à l’état pur. » Ainsi Francis Poulenc souligne-t-il la précocité de son confrère russe qui, comme tout jeune créateur, trahit aussi quelques influences. Si la dernière des Quatre pièces Op.4, recueil finalisé en 1912, évoque certaines incursions infernales de Liszt et de Ravel – avec une main gauche qui secoue les cloches du beffroi du diable ! –, c’est le romantisme schumannien que Cognet met en relief dans Souvenir et Élan, avec une grande profondeur d’inflexion. Comme la page citée plus haut, Désespoir ne laisse aucun doute sur l’identité de son auteur.

Le jour de son cinquième anniversaire, le 25 mars 1886, Béla Bartók reçoit sa première leçon de piano, un instrument qui l’éloigne du tambour pratiqué jusque-là. La musique envahit l’existence du jeune Hongrois au point qu’un proche évoque « l’époque où il épinglait son vocabulaire latin sur le pupitre du piano et essayait de l’apprendre par cœur tout en faisant ses gammes ». Quarante ans plus tard, la Sonate pour piano (1926) voit le jour sous ses doigts. Il la dédie à Ditta, sa seconde épouse. Matthieu Cognet déçoit dans cette partie du programme, percussive et dissonante, qu’il aborde sans beaucoup de légèreté, de tonicité, ni de couleurs.

LB