Chroniques

par bertrand bolognesi

Pierre Boulez
Entretiens (1983-2013)

Aedam Musicae (2017) 272 pages
ISBN 978-2-919046-34-8
16 rencontres entre le journaliste et le musicien, de 1983 à 2013

La publication qui fait l’objet de cette chronique n’est pas d’une criante nouveauté : non seulement l’éditeur l’a diffusée en 2017, mais encore consiste-t-elle en une somme de toutes les rencontres officielles entre Bruno Serrou et Pierre Boulez, tour à tour en tant que compositeur, chef d’orchestre et, à ce titre, créateur de nombreuses œuvres de ses contemporains, inventeur d’institutions (Ircam, Ensemble Intercontemporain, Cité de la musique, etc.), génie des programmes et enfin conscience toujours en mouvement de son siècle et de notre monde. Parce que Boulez nous manque cruellement, et que nous sommes précisément aujourd’hui le 26 mars 2020 où il aurait eu quatre-vingt quinze ans s’il ne nous avait quittés le 5 janvier 2016, il ne semble pas le moins du monde anachronique de rendre compte maintenant de cet ouvrage passionnant.

Le premier entretien entre le musicien et le journaliste – dont, en 2010 et 2011, notre média eut le plaisir de publier les chroniques – date de 1983. Sous l’aiguillon respectueux autant qu’incisif de Serrou, Boulez, qui n’est pourtant pas l’homme des bilans, en dresse un malgré tout, bien qu’à le nier. Louons l’auteur pour la fidélité avec laquelle il livre ici, en réintégrant les passages inévitablement coupés par les diverses rédactions pour lesquelles il exerçait, une parole vive, bondissante même, fidélité évidente lorsqu’on se souvient de l’artiste, de l’extrême clarté de son dire, souvent un rien pressé, et de son génie de la formule – à ce chapitre, citons par exemple cette phrase, en parlant des trois Viennois dont la pensée musicale et la musique elle-même bouleversèrent le XXe siècle en ses commencements : « Webern est le diamant, non pas celui que l’on met au doigt d’une élégante mais celui qui sert à couper les vitres ». Après cette mise en bouche à propos des grands classiques de la modernité, la conversation suivante eut lieu en 1993, dix ans plus tard. Elle portait sur le parcours du chef, totalement autodidacte, qui prit pour modèle Roger Désormière puis Hans Rosbaud dont il hérita, pour ainsi dire, des contrats lorsque celui-ci tomba malade et finalement s’éteignit, en décembre 1959. Sont évoqués des premiers pas que le maître, trois décennies plus tard, décrit lui-même comme maladroits, sinon insuffisants, mais toujours chanceux.

À partir de 1995, les rencontre se font de plus en plus fréquentes, à diverses occasions : les soixante-dix ans de Pierre Boulez, les vingt ans de l’Ircam, la création de Sur Incises – extension pléthorique d’Incises, brève page de piano, initialement conçue pour un concours international –ou encore celle de la Notation pour orchestre n°5 (2000), d’après le recueil de jeunesse (1945). Toujours la verve boulézienne rythme une lecture qui finit par s’apparenter à l’écoute, tant on croit entendre la voix du compositeur au fil des lignes. L’humour est toujours là, pareil à ce regard jamais au repos qu’on lui connut. Ainsi voyage-t-on dans les fragments d’une seule et même narration entre 1983 et 2013 dont le propos s’ancre dès les années d’apprentissage, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Honegger, Messiaen, Leibowitz, les années passées avec la Compagnie Renaud-Barrault, Jolivet, Schönberg, la naissance du Domaine musical, Stravinsky, l’installation à Baden Baden et les concerts du Südwestrundfunk Sinfonieorchester, les cours d’été de Darmstadt, les Donaueschinger Musiktage, puis l’appel de l’Amérique avec la direction du New York Philharmonic, le Ring du centenaire à Bayreuth avec Patrice Chéreau, les aléas de politique culturelle dans la France des années soixante à quatre-vingt, la fondation de l’Ircam et de l’Ensemble Intercontemporain, le projet Philharmonie de Paris, tous les grands sujets bouléziens y passent, sans omettre l’œuvre elle-même, bien sûr. Voilà un livre attachant à déguster par petites touches.

BB