Chroniques

par laurent bergnach

Meredith Monk
Une voix mystique – entretiens

Le mot et le reste (2022) 240 pages
ISBN 978-2-36139-849-1
Jean-Louis Tallon s'entretient avec l'artiste nord-américaine Meredith Monk

En 2014, Jean-Louis Tallon conversa avec Meredith Monk, à l’issue de quoi un livre parut aux Éditions Nouvelles Cécile Defaut, l’année suivante. À ces entretiens augmentés, remaniés et annotés s’ajoutent désormais quatre autres, réalisés par visioconférence entre septembre et décembre 2020, en pleine pandémie de Covid-19. Ils affinent le portrait qu’on avait de l’artiste et de son œuvre.

Monk naît à New York en 1942, dans une famille où règne la musique. Son grand-père est un baryton-basse exilé de Russie, accompagné par une épouse pianiste, qui crée le Conservatoire Zellman, tandis que sa mère se distingue comme chanteuse dans des shows populaires. « J’ai toujours été une sorte d’enfant terrible et rebelle » avoue celle qui commence le chant avant le piano, puis découvre la danse après l’équitation, à l’âge de sept ans. Au lycée, elle entre dans le monde des compositeurs classiques (Stravinsky, Fauré, etc.). Jeune adulte à l’université Sarah Lawrence, elle entame l’écriture de petites pièces pour piano et ambitionne d’associer la voix, le corps et l’image. L’Américaine a dix-neuf ans, et tous les lieux sont bons (église, galerie) pour faire connaître un travail fondé sur le mouvement plutôt que sur la parole – « a-t-on toujours besoin de mots pour comprendre ? ».

Un des grands mérites de cet ouvrage est de revenir sur les spectacles qui ont marqué un demi-siècle de carrière, lesquels reflètent l’importance donnée à la scénographie – la cantate Juice (1969), par exemple, déroulée dans trois lieux successifs – autant qu’à un contenu socialement engagé, en rupture avec les conventions. D’abord seule en scène, puis très souvent entourée, l’artiste évoque le besoin d’écouter sa voix intérieure (Vessel : an opera epic, 1971) et de s’affirmer en tant que femme (Education of the Girlchild : an opera, 1973), la douleur d’affronter les ravages d’une guerre (Quarry : an opera in three movements, 1976) ou ceux d’un deuil (impermanence, 2004), enfin la nécessité de ne pas perdre le contact avec l’essence du vivant (la trilogie On Behalf of Nature, Cellular Songs et Indra’s Net, à partir de 2013).

Héritière de Cocteau et du Gesamtkunstwerk (œuvre d’art totale), Meredith Monk nourrit ses « compositions d’images et de musiques » de lectures psychologiques (Bettelheim, Jung, Reich, etc.) et spirituelles (Chöndrön, Gurdjieff, etc.), de l’écoute de musiciens savants (Bartók, Mompou, Satie, etc.) et populaires (Joplin, Veloso, etc.). « Rien ne peut remplacer la performance live » assure-t-elle, tout en accordant une grande place, dans ces entretiens, à ce qui nous éloigne un peu des théâtres : disques, partitions, installations et court-métrages, sans parler des conseils d’enseignante. Dans l’attente des mémoires promises, on referme le livre avec le sentiment d’avoir approché une sœur, exigeante et drôle.

LB