Chroniques

par laurent bergnach

Karol Szymanowski
Król Roger | Le roi Roger

1 DVD Opus Arte (2015)
OA 1161 D
Antonio Pappano joue Król Roger (1926), l'opéra de Karol Szymanowski

Dans un pays moraliste et conservateur marqué par les aînés – dont Stanisław Moniuszko (1819-1872), père de l’opéra national –, Karol Szymanowski (1882-1937) et les autres musiciens du groupe Jeune Pologne, actif entre 1890 et 1914, se veulent résolument modernes, européens et néoromantiques. C’est ainsi que les premières œuvres du créateur, bien avant la naissance des folkloriques Chants de Kurpie [lire notre critique du CD], témoignent de séjours passionnés en Autriche et en Allemagne. Mais à l’approche de la trentaine, d’autres horizons s’ouvrent à lui, tels l’Italie et l’Afrique du Nord. Sa fascination pour la culture méditerranéenne, son brassage culturel et religieux, va donner vie, alors, à des œuvres plus orientales, tel l’opéra en trois actes Król Roger.

Aidé de son cousin Jarosław Iwaszkiewicz avec lequel il sillonne la Sicile quelques années plus tôt, Szymanowski écrit lui-même le livret de son opus 46. Ce projet l’occupe de 1918 à 1924 ; il le découvre au public du Teatr Wielki (Grand Théâtre, Varsovie), le 19 juin 1926. Inspiré par Les bacchantes d’Euripide et certaines idées de Nietzsche, l’ouvrage met en présence un nouveau prophète autoproclamé, le Berger, dont les prédications dérangent l’ordre établi incarné par l’Archevêque, la Diaconesse et le roi Roger. Cédant à la curiosité de son épouse Roxanne, ce dernier finit par prêter l’oreille à une philosophie désinhibée mêlant liberté, amour et plaisir. Le roi est désormais la proie du doute. La fin reste ouverte, voire mystérieuse car, saluant le soleil triomphant, Roger accepte une existence nouvelle sans toutefois succomber à Dionysos.

Présentée et filmée à la Royal Opera House en mai dernier, cette coproduction avec les opéras de Dallas et de Sydney offre une lecture claire de l’œuvre, grâce au travail de Kasper Holten, directeur de l’institution londonienne jusqu’en mars 2017. Sur scène, un masque géant du souverain pivote au deuxième acte pour donner accès à la personne privée. Mal rassuré par les livres de sa tour d’ivoire (symboles de tradition et d’obédience intellectuelle, qui serviront à alimenter le bûcher final), Roger découvre avec angoisse l’éveil de pulsions intimes, représentées par des danseurs lascifs à l’étage inférieur. Cette illustration toute simple permet de capter l’attention du spectateur, du début à la fin.

De plus, la distribution vocale est impeccable.
Familier du rôle-titre [lire notre chronique du 18 juin 2009], Mariusz Kwiecień est un baryton plein de santé, dont la fièvre met en valeur les douces nuances de Saimir Pirgu (Berger). Découverte mémorable, Georgia Jarman (Roxana) subjugue par un soprano facile et brillant, tendrement expressif. Kim Begley (Edrisi), dont le vibrato finit par s’atténuer, Alan Ewing (Archevêque) et Agnes Zwierko (Diaconesse) sont également efficaces, de même que le chœur préparé à des intervalles périlleux par Renato Balsadonna. Enfin, redisons notre affection pour Antonio Pappano, ici chargé de rendre la sensualité début de siècle de pages puisant chez Debussy, Ravel, Scriabine et Stravinsky. L’ouvrage ne dépassant pas une heure et demie, à quand un diptyque avec Le château de Barbe-Bleue ?

LB