Chroniques
Giovanni Battista Pergolesi
Lo frate 'nnamorato | Le frère amoureux
Il y a quinze ans, Ricordi à Milan et Pendragon à New York proposaient une nouvelle édition critique confiée aux bons soins de Francesco Degrada d'une rareté injustement oubliée par le temps : Lo frato 'nnamorato, opéra de Giovanni Battista Pergolesi, sur un livret de Gennaro Antonio Federico. La Scala rendait alors un bel hommage à cette commedia per musica en programmant une production divertissante et bien menée, mise en scène par Roberto De Simone et dirigée par Riccardo Muti. Deux ans plus tard (1991), le beau travail de cette équipe faisait l'objet d'une parution discographique chez EMI/Ricordi, alors que paraissait simultanément un enregistrement de l'Opéra de Naples, dirigé par Cillario en 1969, qui ne risquait certes pas de lui faire ombre.
De Pergolesi, le public d'aujourd'hui connaît avant tout le Stabat Mater, qui n'est guère représentatif de la carrière du compositeur, au mieux La Serva padrona. À vingt-et-un ans, le musicien présentait La conversione di San Guglielmo d'Aquitania, un drame sacré, et Salustia, son premier opéra. Mais c'est bien avec Lo frato 'nnamorato – parfois indiqué sous le titre Lo fratello innamorato –, son premier ouvrage de style buffa, qu'il rencontrerait le succès. Suivraient Il Prigioniero superbo en 1733 (dont serait extrait La Serva padrona), La Contadina astuta et Adriano in Siria en 1734, enfin L'Olimpiade et Il Flaminio en 1735, quelques mois avant le fameux Stabat Mater achevé durant une douloureuse agonie, puisque la phtisie devait l'emporter en 1736, à vingt-six ans.
Créé à Naples, le 23 septembre 1732, au Teatro dei Fiorentini, ce Frère amoureux serait repris en 1734 et 1748, puis totalement éclipsé de la scène pendant près de deux siècles, puisque c'est le Teatro Regio de Turin qui le remettrait à son répertoire en 1936, mais en langue italienne, alors qu'il a été écrit pour le napolitain. Vingt ans plus tard, la Rai en diffuse une version de concert chantée dans l'idiome d'origine, et c'est finalement Zeffirelli qui signe la production du Festival de Spolete en 1958. En France, deux tentatives de découverte : celle de Rivoli un an plus tard à Enghien, celle de Goodman à Royaumont en 1991.
La collection de La Scala, éditée par Opus Arte, offre un beau témoignage de la production de 1989, par un film intelligemment réalisé, sans recherche inutile d'effets particuliers. Après une Sinfonia traditionnelle en trois mouvements dans laquelle Muti impose une sonorité plus classique que baroque et qui pourrait bien annoncer Cimarosa, par exemple, le rideau se lève sur un dispositif ingénieux qui servira parfaitement l'action durant trois actes. C'est une charmante figure architecturale à escalier, ronde comme une jolie bonbonnière, qui tournera afin de nous inviter tour à tour sur la place, devant les maisons de villégiature des deux familles actrices de la comédie, dans la cour de l'une ou l'autre de ces maisons, etc. La chanson triste qui ouvre le spectacle est vite suivie du délicieux bavardage des servantes Cardella – Nicoletta Curiel, au timbre attachant –et Vanella – la pétillante Elizabeth Norberg-Schulz qui offrira par la suite un chant tout-à-fait remarquable. Arrive Pietro, fat qui s'admire dans un miroir. Deux mariages ont été convenus : il épousera Nena, l'une des nièces de Carlo, Nina, la seconde devant épouser le vieillard Marcaniello, père de Pietro, qui donne en échange de ces deux unions sa propre fille Luggrezia – donc la sœur du même Pietro – à Carlo. Le timbre de Bruno De Simone caractérise parfaitement le personnage de Pietro, sorte de fanfaron un rien jobastre et fort lourdaud, dont l'expression toujours affreusement ampoulé et le compulsif fricot avec les servantes engendrent bien des sourires. Le grave de la voix paraît manquer de corps, mais la fiabilité et surtout l'endurance de son chant révèleront par la suite une prestation globalement satisfaisante. Pour le ridicule, Carlo n'a rien à lui envier : Ezio Di Cesare campe un Romain grandiloquent qui n'affirme son respect et sa reconnaissance qu'à grands coups d'épées, dressant un de ces fiers profils dont on frappe les monnaies. C'est un ténor plutôt vaillant, affirmant beaucoup de style, et une prestance qui plus d'une fois dépassera le risque de caricature. Dès l'abord, l'œuvre se rit des légendaires galanterie napolitaine et formalisme romain, montrant les promis se congratulant mutuellement, parodiant des habitus qu'ils ne savent que rendre grossiers.
Les nièces, deux péronelles que le livret et la mise en scène moquent tendrement, n'entendent pas obéir à ces projets matrimoniaux. Elles aiment ailleurs, qui plus est le même homme, Ascanio, jeune frère de Pietro. On ne peut que comprendre : Pietro, dont le père antédiluvien boite avec un pied dans la tombe, est un homme fait, tandis qu'Ascanio est un adolescent qu'il semble bien naturel de lui préférer. Bernadette Manca di Nissa offre une voix attachante dans les recitativi, parfois instable dans les arie. En revanche, la Nena deAmelia Felle s'avère nettement plus précise, avec un timbre chaleureux et une émission toujours maîtrisée ; toutefois, elle se révèlera fatigué au début du troisième acte. Si, aux yeux de Nena, Pietro n'est pas un fiancé très désirable, l'entrée drôlissime de Marcaniello signifie à elle seule l'impossibilité du mariage de Nina ! Alessandro Corbelli compose un barbon goûteux traînant péniblement un pied enflé, emballé dans des loques qu'on devine imbibées de quelque remède peut-être même nauséabond, arborant un faux-nez crochu comme un masque de commedia, facilement d'humeur colère, qui paraît aveugle à la cour empressée que le caveau lui fait. L'imaginez-vous s'accompagnant d'un luth trop lourd à ses vieux os pour chanter une sérénade sous le balcon de sa promise ? Eh bien, il faudra vous y faire ! Ne se contentant pas de sa seule présence théâtrale, ô combien irrésistible, Corbelli présente un chant soigné, nourri par un métier certain. La voix est grande ; la musicalité aussi.
Et qu'est-ce que c'est que ce nom, Marcaniello ? L'aniello s'entend comme agnello, l'agneau, et marcare n'a pas besoin de traduction : ce marc'agnello serait-il celui qui marque les moutons, soit un simple paysan qui se serait enorgueilli d'une noblesse douteuse ?... Je vous laisse découvrir par quels subterfuges les donzelles feront-elles traîner les choses jusqu'à un dénouement ficelé à la mode du siècle qui fait du garçon qu'elles aiment leur propre frère, ou encore comment Don Pietro, les joues roses, la tête ornée de plumes en surplomb d'une perruque ridicule avec des anglaises et un toupet de bélier écossais, se trouvera-t-il littéralement traité de cul – excusez-moi : je ne fais que citer – par son père, après l'air français Mon dieu, combien de charmes… Deux personnages apportent la tristesse nécessaire à l'équilibre de l'ouvrage : l'Ascanio de Nuccia Focile, rôle travesti bénéficiant d'un chant nuancé, qui aime Nina, Nena, et même sa prétendue sœur Luggrezia – Luciana D'Intimo dont on admire la splendeur de la voix, la belle hégémonie sur toute la tessiture, la couleur du timbre, et l'art incontestablement raffiné.
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