Chroniques

par isabelle stibbe

Salome | Salomé
opéra de Richard Strauss

Opéra national de Paris / Auditorium Bastille
- 7 novembre 2009
Salome, opéra de Richard Strauss (Opéra national de Paris)
© christian lieber | opéra national de paris

« Toutes les grandes tragédiennes lyriques du monde rêvent de s’affronter, un jour ou l’autre, avec Salomé », peut-on lire dans le Dictionnaire amoureux de l’opéra de Pierre-Jean Rémy. S’affronter est bien le mot, car quelle terrible bataille vocale pour maîtriser cette partition d’une heure et demie, quel engagement scénique, quels talents de chanteuse, de comédienne et de danseuse le rôle-titre doit-il déployer ! Ce n’est pas un hasard si toute représentation du plus sombre opéra de Richard Strauss peine à satisfaire ces aspects.

La vision de Lev Dodin, créée à l’Opéra de Paris en 2003 et aujourd’hui reprise [lire notre chronique du 27 septembre 2006], privilégie visiblement le côté femme-enfant de Salomé. La princesse de Judée se montre encore gauche dans l’énonciation de ses désirs, d’où des attitudes parfois stéréotypées. Ce n’est qu’à la fin de l’opéra, au terme de ce terrible parcours qui fait l’envoûtement vénéneux de l’œuvre, que la femme se libère. Le refus entêté qu’elle oppose à Hérode, tenté de se libérer de son serment, n’est plus alors celui d’une enfant gâtée mais d’une femme affirmée. Une femme qu’on pressent terrible si lui est refusé ce qu’elle réclame avec obstination : la tête de Iokanaan.

Cette évolution, Camilla Nylund l’incarne de façon très plausible, sans doute aidée en cela par la juvénilité de sa voix. Le soprano finlandais se joue de la tessiture redoutable de Salomé grâce à une bonne technique et à une excellente projection. Pour autant, les graves trop sourds et la voix encore à mûrir manquent de la volupté censée rendre les hommes fous de désirs, de Narraboth (Xavier Mas) à Hérode. De même une certaine raideur dans les épaules nuit-elle à l’érotisme des attitudes, ce qui est particulièrement perceptible dans la danse des sept voiles, interprétée sans fluidité, la chorégraphie saccadée et parfois ridicule n’aidant pas. Dès lors, le personnage apparaît plus névrosé et hystérique – à sa décharge, difficile de faire autrement avec un entourage familial de cet ordre : beau-père lâche et lubrique, mère dépravée et jalouse – que sensuel et fascinant.

Sans doute une mise en scène moins statique, des costumes de meilleur goût et, surtout, une vraie direction d’acteurs auraient aidé à un jeu plus libéré. La seule qui arrive à faire preuve de véritables atouts dramatiques est l’aristocratique Julia Juon (Hérodiade), par ailleurs mezzo convaincant. Quant à Thomas Moser (Hérode), on lui reprochera une monochromie vocale aussi bien que scénique. Vincent Le Texier (Iokanaan), lui, se montre aussi terrible dans l’imprécation que l’écrivit Oscar Wilde, même si la voix n’est pas aussi impressionnante dans toute sa tessiture.

Dans la fosse, Alain Altinoglu ne démérite pas et confirme son talent. Il traite le flot de musique ininterrompue comme un long désir haletant. D’un bout à l’autre, il tient fermement les rênes de chaque pupitre de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, ménageant savamment la montée vers le climax, dosant habilement pleine puissance et retenue pour ne pas tout donner d’un coup ni couvrir les chanteurs. Altinoglu est plus qu’un musicien, c’est un homme de théâtre qui comprend les enjeux de la dramaturgie et donne toute son attention aux chanteurs pour obtenir l’équilibre entre fosse et scène qui ne frustre ni les uns ni les autres.

IS