Chroniques

par laurent bergnach

Ryusuke Numajiri dirige le Philhar'
Fujikura, Hosokawa, Messiaen et Takemitsu

Le Centquatre, Paris
- 12 mai 2012
Ryusuke Numajiri dirige Fujikura, Hosokawa, Messiaen et Takemitsu
© dr

Quelques jours après avoir célébré les liens unissant la Chine et la France [lire notre chronique du 10 mai 2012], Radio France offre au public une fin de semaine Paris-Japon qui rappelle l’apport vivace de l’Orient pour les compositeurs occidentaux et, inversement, l’influence de ces derniers chez les Japonais du XXe siècle – Debussy et Messiaen, en ce qui concerne Takemitsu, mais aussi Beethoven et Schubert pour Hosokawa), etc. Un seul concert ne suffisant pas à en rendre compte, ce sont quatre rendez-vous – dont deux avec le Tokyo Sinfonietta, fondé en 1994 – qu’il fallut organiser pour faire entendre plusieurs générations de créateurs, parmi lesquels Kishio Hirao (né en 1907), Toshiro Mayuzumi, Jōji Yuasa (1929), Toshi Ichiyanagi (1933), Susumu Yohida (1947), Akira Nishimura (1953) et Toshiro Saruya (1960).

Pas de création mondiale ou européenne pour ce concert de 18h, mais des œuvres déjà bien connues, comme celles de Toru Takemitsu (1930-1996), qui encadrent le programme. Requiem pour cordes (1957), une des pièces les plus anciennes au catalogue, rend hommage au compositeur Fumio Hayasaka disparu en 1955, dont on entend le travail dans des films de Mizoguchi et Kurosawa. À l’époque, Takemitsu est lui-même sérieusement malade, et ce chant funèbre semblait le concerner tout autant. À la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, Ryusuke Numajiri entretient un climat paisible, sans excès d’ampleur, presque résigné.

Comme tant d’autres, Toshio Hosokawa (né en 1955) a souhaité approfondir la forme du concerto avec orchestre et ajoute régulièrement un nouvel opus à une série qui explore tradition et instrumentarium européens sans renier la musique savante de son pays natal. Après avoir convoqué violon, basson, trombone (1997), accordéon (2000), flûte (2001), alto (2002), trompette (2005) et tuba (2006), l’ancien élève de Klaus Huber (durant son apprentissage allemand) place la guitare au centre de Voyage IX « Awaikening » (2007). Tranquille, cette dernière alterne omniprésence et silence, ne s’opposant jamais vraiment aux autres cordes, souvent inquiètes ou gémissantes. Le métal des percussions (clochettes, xylophone, etc.) exalte l’homogénéité timbrique de cette pièce d’un quart d’heure.

Avec une guitare électrique, cette fois, Christian Rivet revient pour Abandonned time, du benjamin Dai Fujikura (né en 1977). Comme beaucoup de compositeurs touchés par l’explosion de la culture pop – Murail, Martin, Romitelli, etc. [lire notre chronique du 29 mars 2012] – le Londonien d’adoption ne renie pas les influences du rock plus ou moins hard. Un chaos initial tend cette page de dix minutes, écrite en 2004 puis en 2006, dans laquelle la guitare se montre successivement sporadique, hoquetant, goguenarde puis fébrile. Soliste en tête, la dizaine de musiciens offre un contraste marqué entre l’extrême aigu (piccolo, piano, métallophone) et le plus grave (grosse caisse, contrebasse, etc.).

En 1962, invité à se rendre au Japon, Olivier Messiaen (1908-1992) s’imprègne d’une culture. « J’ai essayé de vivre comme un vrai Japonais, écrit-il en 1964. J’ai oublié ma musique, les concerts, et j’ai commencé par la cuisine malgré ma maladie d’estomac […]. J’ai couché sur le tatami, à même le sol. J’ai vécu sans souliers, en babouches. » Les paysages grandioses et les soirées théâtrales qu’il découvre l’incitent à prendre des notes pour ces Sept Haïkaï créés par Loriod et Boulez le 30 octobre 1963, à l’occasion d’un Centenaire Debussy. La pianiste Catherine Cournot domine l’œuvre, mais n’oublions pas le marimba dégingandé de l’Introduction ou cette trompette tour à tour brillante et mélancolique, durant Gagaku.

« J’obtiens l’inspiration de la création par différentes influences extérieurs qui produisent de l’effet sur mon moi intérieur. Mon procédé de composition diffère toujours selon ces influences », confie Takemitsu en 1989 (Musique en création, Festival d’Automne à Paris, Contre-champs). Après la présence de la mort engendrant Requiem, c’est la contemplation répétée d’une rangée d’acacias qui engendre l’écriture de Tree line. Ryusuke Numajiri mène avec grâce cette œuvre concentrée aux rares jaillissements et aux cordes lyriques. Typique du compositeur, la flûte annonce le hautbois qui prend de l’importance au point d’emprunter l’escalier de la salle pour faire résonner les ultimes notes.

LB