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Chroniques

par laurent bergnach

récital David Lively
Barber, Berg, Carter et Stravinsky

Figures du siècle / Opéra national de Montpellier, Corum
- 10 mars 2012
Le pianiste David Lively joue Barber, Berg, Carter et Stravinsky
© dr

Ce n’est pas sous la direction d’un chef prestigieux – Davis, Maael, Rattle, Sanderling ou Slatkin – ni dans l’un des quatre-vingt concertos de son répertoire que nous retrouvons aujourd’hui David Lively, mais en récital, inaugurant ces nouvelles Figures du siècle par un programme alléchant qui tient ses promesses. On n’en attendait pas moins du pianiste français d’origine américaine, habitué à défendre des compositeurs trop peu entendus dans nos salles de concerts (Busoni, Furtwängler, Marx, etc.) et de nombreuses créations (Blank, Carter, Takemitsu, Tavlos, Saariaho, etc.).

En 1930, lors d’un entretien pour la radio autrichienne (Was ist atonal ?), Alban Berg déclarait : « Faut-il donc s’étonner que nous ayons également recours aux formes anciennes ? N’est-ce pas plutôt une preuve supplémentaire de la conscience que possède précisément l’art contemporain de la richesse totale de la musique sérieuse ? ». Vingt ans plus tôt, le créateur de Wozzeck achève ses études de composition et envisage l’écriture d’une sonate de forme classique. Peinant à concevoir trois ou quatre mouvements contrastés, Berg publie tel quel le matériau de sa Klaviersonate Op.1, encouragé par Schönberg – c’est qu’il avait dit tout ce qu'il fallait dire… Avec un moelleux qui domine dès l’introduction, des tentatives sensuelles et une rage contenue au besoin, le pianiste aborde l’aînée des pièces entendues.

Avec son fameux Adagio, le Quatuor à cordes en si mineur (1936) de Samuel Barber a fait de l’ombre au reste de sa musique de chambre. La Sonate pour piano en mi bémol mineur Op.26 (1949) échappe un peu à cette malédiction, depuis sa création élogieuse par Horowitz. Comme son nom l’indique, Allegro energico permet au soliste de faire montre d’un certain tonus, le mouvement introductif mêlant esprit de fanfare et espièglerie, voire excentricité. Allegro vivo e leggiero contraste par son aspect liquide et valsant, tandis qu’Adagio mesto explore un territoire plus sérieux et méditatif qui évolue vers un funèbre assez implacable, qui laisse cependant poindre un semblant de sérénité au final. Est-ce une sottise de ressentir Fuga. Allegro con spirito comme résolument américain ? Son côté mécanique, entrainant et martelé nous y invite pourtant.

Visiblement ravi que son travail dans Barber soit acclamé, Lively s’adresse au public pour introduire Night Fantasies (1980) d’Elliott Carter, seule pièce du programme qu’il jouera avec partition. S’il trouve utile un minimum d’initiation, c’est qu’il trouve cette musique merveilleuse mais éventuellement hermétique, laquelle dépeint un demi-sommeil visité d’idées et d’émotion, juste avant un ultime endormissement, au petit matin sans doute. Poussé à l’écriture par Ives, le doyen des compositeurs américains fait créer sa pièce au Festival de Bath, par Ursula Oppens, et certains spécialistes, rappelle le soliste, y virent la plus importante livraison pianistique depuis Gaspard de la nuit. C’est avec fermeté et assurance qu’il en partage l’interprétation nuancée.

« Il est étonnant, remarque Marcel Marnat, qu’on ait toujours traité séparément de Petrouchkaet du Sacre du printemps. Les deux œuvres ne sont-elles pas nées ensemble et n’offrent-elles pas deux visages complémentaires d’un même souci créatif : s’isoler de la gangue russe, offrir au monde une musique qui, russe de couleur, n’en soit pas moins, avant tout, supranationale et porteuse de mythes universels ? » (Stravinsky, Solfèges / Éditions du Seuil, 1995). Portant à son paroxysme le côté mécanique abordé dans Barber, Lively s’avère droit et sans affects avant de nuancer fougue et virtuosité avec couleurs et ciselures.

Ce magnifique récital prépare au concert hétérogène d’Accroche Note – l’ensemble fondé par Françoise Kubler et Armand Angster, voilà plus de trente ans – qui joue en soirée Ferrari (Bonjour comment ça va ?), Francesconi (Time), Rihm (Chiffre IV) et Xenakis (Zyia) aux côtés de deux créations mondiales signées Fedele (Suite francese III pour violoncelle seul) et Paris (Sisco Trio).

LB