Chroniques

par monique parmentier

La Calisto | Calixte
opéra de Francesco Cavalli

Grand Théâtre de Genève, Genève
- 17 avril 2010
La Calisto, opéra de Francesco Cavalli
© yunus durukan

Le Grand Théâtre de Genève, en collaboration avec la Deutsche Oper Am Rhein, offre en ce moment, pour la toute première fois à son public, une œuvre du premier baroque, La Calisto. Pour l’ensemble de la distribution, dont le metteur en scène qui collabore régulièrement avec cette scène allemande, c’est également une toute première. Philipp Himmelman n’a jusqu’à présent traité que les opéras du grand répertoire. Que penser de son essai de confrontation au monde baroque ?

Au final, même si l’eau est superbement présente à Genève avec le Léman tout comme à Venise avec la lagune, cette nouvelle production de La Calisto, un tantinet germanique, ne reflète que peu d’émotions. Elle ne souligne pas assez toutes les ambiguïtés de l’œuvre et manque de tout ce brillant et de cette légèreté vénitienne qui donne du piquant et de l’esprit au burlesque grivois du livret. Composé par Francesco Cavalli, cet ouvrage, créé en 1651, offre une histoire subtile et bien plus délicate que la lecture rapide d’un œil contemporain ne le laisse entrevoir. Philipp Himmelman prend les situations telles qu’elles se présentent. Le rire au premier degré, l’immoralité des dieux cruels et inconstants est représentée comme une fin en soi, qui démontre leur simple humanité. Bien loin d’un Herbert Wernicke qui avait su rendre la délicatesse du livret et s’attachait à l’expression des affetti jouant sur le trouble dans la version montée en 2006 avec René Jacobs à Bruxelles.

Le décor de Johannes Leiacker sait mêler, avec plus ou moins de réussite, baroque (plafond en trompe l’œil et nuages dodus) et destroy glauque. Le plancher quasi à la verticale demande aux chanteurs, perchés sur des talons à semelles compensées, des talents de funambule. Ils le montent et le descendent ce plancher avec brio, certes, mais sacrifiant parfois le chant à l’exercice d’équilibre. Les costumes de Petra Bongard mélangent aussi les genres. On retiendra les noires ailes du malheur que porte Jupiter ou le grimage et le costume de Mercure, proche de certains films d’horreurs. Seule la mise de Junon et des furies conserve un esprit baroque.

Côté musique, la partition de Cavalli étant incomplète, la proposition qui nous en est donnée nous laisse une impression mitigée. Loin de toute tentation de reconstruction musicologiquement autorisée à la Jacobs, le choix est ostensiblement décalé et nous éloigne de l’esprit de Cavalli. Ici, les thèmes musicaux développés sont loin de la Venise du XVIIe siècle. Ce sont les premières mesures de la habanera de Carmen qui accompagnent l’entrée de Jupiter en Diane ou un morceau jazzy pour le satyre. Placé sous la direction d’Andreas Stoehr, très attentif aux chanteurs, l’Orchestre de Chambre de Genève, auquel viennent s’adjoindre des musiciens baroques pour le continuo qui délivre de tendres couleurs, s’en sort plutôt bien.

Inégale, la distribution donne les plus beaux rôles au couple Diane/Endymion. Christine Rice est un mezzo à la voix souple et ronde, aux nuances mordorées et lunaires, tandis que le contre-ténor Bejun Mehta dans le rôle du berger révèle un timbre charmeur et sensible, une éloquence séduisante. En revanche, la voix d’Anna Kasyan en Callisto semble trop sourde pour un rôle demandant un timbre aussi cristallin que l’eau des sources, et si la basse Sami Luttinen est convaincante dans la partie mâle du rôle de Jupiter, elle peine à donner de la crédibilité au travestissement. L’aspect équivoque de leurs amours est gommé. Des autres rôles, notons la magnifique Junon de Catrin Wyn-Davies, passant de la colère vindicative aux lamenti bouleversants avec un sens de la théâtralité quasi tragique, ou la Lymphée poignante du ténor Mark Milhofer. Quant au baryton Bruno Taddia, il fait preuve d’une grande présence scénique dans le rôle de Mercure.

Cette première nous laisse une impression partagée entre bonheur et insatisfaction. Peut-être manquait-il au théâtre une part de mystère. Mais pour cette entrée au répertoire, il s’agissait certainement d’aiguiser l’appétit du public plus que de convaincre musicologiquement.

MP