Chroniques

par bertrand bolognesi

Journée Ferenc Liszt : premier épisode
récital Rodolphe Menguy

Festival International de Piano / Centre Marcel Pagnol, La Roque d’Anthéron
- 1er août 2023
Le jeune (vingt-six ans) Rodolphe Menguy joue Ferenc Liszt au FIP 2023
© valentine chauvin

Après une journée consacrée au piano à vingt doigts [lire nos chroniques des concerts de la veille : 11h, 18h et 21h], le Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron concentre ce mardi sur la musique de Ferenc Liszt, virtuose parmi les virtuoses, longtemps admiré en tant que pianiste quand le compositeur restait mal considéré. Ce parcours en trois stations, qui se conclura sous la conque par l’intégrale des Années de pèlerinage, commence par un récital du jeune Rodolphe Menguy, en l’auditorium du Centre Marcel Pagnol. D’abord élève au Conservatoire à Rayonnement Régional (CRR) de Boulogne-Billancourt où il est diplômé dès l’âge de quatorze ans, Rodolphe Menguy, né en décembre 1997, entrait, admis à l’unanimité, dans les classes de classe de Denis Pascal et de Varduhi Yeritsyan au Conservatoire national Supérieur de Musique et de Danse (CNSMD) de Paris, en 2015. Il en sort diplômé l’an dernier et part perfectionner son art auprès de Benedetto Lupo à l’Accademia di Santa Cecilia (Rome). Pour notre part, nous l’entendons ce matin pour la première fois.

Grand admirateur de Johann Sebastian Bach, et comme lui organiste, Liszt a transcrit pour piano plusieurs page du Cantor, s’illustrant également avec sa célèbre Fantasie und Fuge über das Thema B-A-C-H (1855 ; rév.1870). Entre 1842 et 1850, il adapte au piano Sechs Praeludien und Fugen von Johann Sebastian Bach für das Pianoforte zu zwei Händen gesetzt qu’il publie chez Peters en 1852. Le premier d’entre eux, Prélude et fugue en la mineur BWV 543, ouvre le récital. Le musicien lui offre une pédalisation de bon aloi qui souligne sa nature organistique. À un prélude un rien nerveux succède une lecture sagement prudente de la fugue qui contraste valeureusement avec le geste initial. Elle évolue dans une douceur jamais abandonnée qui en caractérise l’appréciable élégance. La nuance est parfois audacieuse, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Quant à la partie proprement lisztienne, Menguy la débute avec l’étrange Toccata en ut majeur S.197a de 1879, une page brève que l’on joue peu et dont il parvient, a contrario de bon nombre de ses confrères, à faire quelque chose.

S’ensuivent trois des Rhapsodies hongroises. D’abord la seizième, zu den Budapester Munkácsy-Feierlichkeiten en la mineur (1882). Si la figure introductive convainc peu, en son manque d’impératif, la délicatesse de la ciselure, dentelle remarquable, dépasse haut la main les limites du Steinway. Lento, con duolo, écrit Liszt au-dessus de la portée de la cinquième, Héroïde-Élégiaque en mi mineur (1847). Soudain, Rodolphe Menguy, qui jusqu’à lors pouvait paraître bon technicien et même interprète sensible, laisse poindre une personnalité musicale. Dans cette introspection dont il choisit de ne pas accentuer les arêtes, il l’affirme de plus en plus, livrant une approche où la virtuosité, quoique parfaitement effective, ne se montre pas. Et c’est de cela qu’on lui sait gré, plus que de la dixième, en mi majeur (1847) qui, pour s’orner de fluide manière, fort agréablement, demande à mûrir.

Bach, une nouvelle fois, avec Fantaisie et fugue en sol mineur BWV 542 transcrit pour piano par Liszt (S.463). On y retrouve ce qui avait plus tôt retenu notre écoute, à savoir une personnalité musicale, quelqu’un qui souhaite dire quelque chose. L’aura de la vaste fantaisie s’impose avec une superbe dénuée d’arrogance dont témoigne la ciselure. As du piqué, il dessine une fugue savamment ligneuse qui va son chemin avec une autorité humble, pour ainsi dire, où peu à peu le son gagne une emphase majestueuse. Nous entendons ensuite la Berceuse en ré bémol majeur S.174 dans sa seconde version (1862), ici très délicatement intériorisée, jusqu’à l’intime – sans doute le plus beau moment du récital, qui s’achève avec la Rhapsodie espagnole S.254 (1858) épique et séduisante. Quel talent !

BB