Chroniques

par françois cavaillès

Die Entführung aud dem Serail | L’enlèvement au sérail
opéra de Wolfgang Amadeus Mozart

Grand Théâtre, Genève
- 28 janvier 2020
À Genève, Luk Perceval met en scène "Die Entführung aud dem Serail" de Mozart
© carole parodi | gtg

Avec la nouvelle décennie revient encore le Sturm und Drang, comme possible liant d’un singulier collage artistique, entre théâtre, littérature et opéra, proposé au Grand Théâtre de Genève. L’Enlèvement au sérail en fait la matière, célèbre Singspiel ici servi au rabais dans une version psychédélique déprimante que signent le metteur en scène flamand Luk Perceval et l’écrivaine Aslı Erdoğan.

Avec l’adolescence Mozart abandonne cette veine entre Aufklärung et romantisme naissant qu’on peut rarement retrouver dans ses œuvres de maturité. Heureux de quitter Salzbourg pour Vienne, fiancé, le jeune voyageur est déjà, sur la voie des chefs-d’œuvre lyriques, à son quatorzième opus, en cette année 1782 où Les brigands de Schiller est créé à Mannheim (Die Räuber), pièce emblématique du courant esthétique évoqué plus haut. La divergence historique n’empêche pas aujourd’hui la production d’un opéra mozartien à inscrire volontiers dans la mouvance anti-Lumières lancée par Johann Georg Hamann (1730-1788), en ersatz du drame lyrique original tant il est coupé court en ne retenant qu’onze airs, le vaudeville et chœur final étant supprimés et la musique conservée parfois écrasée par les nombreux piétinements des figurants, le bruit d’une imposante machine tournant sans arrêt ou presque sur les planches et surtout les commentaires abscons de comédiens censés représenter les personnages principaux vieillis.

Nu et sur fond noir, le décor minimaliste voit courir en son centre, en quasi-permanence comme des hamsters sur la roue, un manège de passants aux apparences contemporaines assez ternes. Un petit rectangle en guise de haute cage meublée de quelques bancs d’église comprime l’espace scénique pour les bribes laissées aux chanteurs, éclairés le plus souvent à contre-jour. Le chœur n’intervient qu’en coulisses et une seule fois, pour mieux laisser les figurants agiter de grands drapeaux blancs. Le drame se voudrait, semble-t-il, acte de rébellion passionné contre le pouvoir en place, peut-être comme la pièce de Schiller. Ainsi le texte parlé, d’un allemand souvent simple mais spirituel, de la turquerie viennoise, qui donnait à l’opéra sa saveur particulière de viennoiserie en forme de croissant byzantin, est oublié au profit d’extraits du Mandarin mystérieux donnés en un français crû et parfois vulgaire, livre d’Erdoğan (Actes Sud, 1996) qui fait la démonstration criante de la perte du langage, en situation d’exil à notre époque. Au contraire du travail d’écriture du dramaturge Wajdi Mouawad à Lyon [lire notre chronique du 26 juin 2016], la romancière turque n’est pas inspirée par le sujet : « le livret de L’Enlèvement au sérail n’est pas ma tasse de thé. C’est un texte infantile, grossièrement orientaliste. Mozart a tout de même la particularité d’avoir fait du pacha, Bassa Selim, un personnage intéressant et positif, puisqu’il pardonne » (dossier de presse). Güle güle Selim alors, au revoir...

Manifeste sur scène, le désenchantement général peut provenir de cette lâche conception où toute parole est vouée à de vieux râleurs qui empiètent en permanence sur l’action, et se renforcer sous l’emprise d’une dramaturgie tout aussi lapidaire. Pour seul argument, une série de phrases isolées et laconiques indique principalement la désorganisation des idées. Pourquoi tant de boue verbale, enfin ?

Nulle impression d’usurpation, heureusement, de la part de l’Orchestre de la Suisse Romande, placé sous la direction valeureuse de Fabio Biondi [lire nos chroniques du Journal imaginaire de Chiara et du récital Max Emanuel Cenčić, de Lo frate 'nnamorato, La fede ne' tradimenti, L’arbore di Diana, Le quattro stagioni, La Didone, Norma, La Santissima Trinita et du concert Luigi Boccherini, ainsi que notre entretien] et du plateau vocal dans son ensemble.

L’opéra paraît décomposé aux fins du théâtre misérabiliste de Luk Perceval, mais qu’à cela ne tienne ! De vive voix, forte et délicieuse, les merveilleux Julien Behr [lire nos chroniques de Christophe Colomb, Ciboulette, Alceste, Fidelio, The Rake’s Progress] et Olga Pudova [lire nos chroniques de Die Zauberflöte et d’Ariadne auf Naxos] donnent vie à des Belmonte et Konstanze émouvants. Loin de suivre leur double à l’avenir tracé sans invention, Nahuel Di Pierro [lire nos chroniques de La bohème, Messe en ut mineur K.427, Così fan tutte] et Claire de Sévigné [lire nos chroniques de Die Entführung aus dem Serail, Aida, Les Indes galantes] retrouvent avec énergie et bonheur Osmin et Blonde. Belle découverte, en outre, que le jeune ténor Denzil Delaere [lire nos chroniques de Manon Lescaut, Das Wunder der Heliane, Le duc d’Albe, Parsifal, Le joueur et Les bienveillantes] qui se révèle un Pedrillo réussi pour la vaillance de son air de bravoure et, surtout, la régularité de la romance In Mohrenland gefangen war.

FC