Chroniques

par bertrand bolognesi

Der Schatzgräber | Le chercheur de trésor
opéra de Franz Schreker

Oper, Francfort
- 7 mars 2004
Der Schatzgräber, opéra rare de Schreker, à Francfort (photo Bettina Müller)
© bettina müller

Alors que les opéras de Schreker attiraient les foules et déclenchaient les passions dans les années vingt, au point de faire de leur auteur le plus célèbre musicien de l’entre-deux guerres, il n’est guère facile de les voir aujourd’hui. L’Opéra de Francfort reprend ce mois-ci sa production récente de Der Schatzgräber – en français : Le chercheur de trésor.

Pour situer : Franz Schreker est né à Monte Carlo le 23 mars 1878. Son père est photographe et voyageur passionné : le garçon grandit de ville en ville, souvent sur les routes, à travers l’Europe. Il a dix ans quand le père meurt. Sa mère se fixe à Vienne où ils vivent misérablement. Dès ses quatorze ans, Franz commence à travailler pour aider sa famille. Il a l’opportunité de suivre des cours de violon et entre au Conservatoire, ce qui lui permet de lui-même donner des leçons dès ses vingt-deux ans pour améliorer leur ordinaire. Les choses vont ensuite favorablement s’accélérer pour lui, ses contemporains assistant à une véritable ascension. Choriste, puis chef de chœur, puis créateur du Chœur Philharmonique de Vienne en 1908, il devient une figure importante de la vie musicale et apporte volontiers son soutien à la création de la monumentale Symphonie n°8 de Gustav Mahler. Il écrit alors ses premiers ouvrages lyriques : Der Geburtstag der Infantin (L’anniversaire de l’Infante) en 1908, Flammen en 1909. Trois ans plus tard, il connaît un retentissant succès avec la création de Der Ferne Klang (Le son lointain) à Francfort, opéra qui impose Schreker comme le compositeur le plus représentatif de l’esthétique Jugendstil. Das Spielwerk und die Prinzessin est créée simultanément à Francfort et Vienne ; le désormais Professeur Schreker fait scandale, et sa renommée grandit encore. À Francfort toujours triomphe Die Gezeichneten (Les stigmatisés) et enfin Der Schatzgräber, en 1920.

La mise en scène de David Alden rend judicieusement compte de l’entremêlement des motifs de l’intrigue. Une visée qui aurait pu atteindre le spirituel se limite à la magie, un rêve de grandeur s’embourgeoise, le Roi est un sordide jouisseur et la Reine une malheureuse réfugiée dans une apathie effrayante qui retrouvera les joyaux sans recouvrir la santé, Els se grise d’un vol qui la condamne et l’innocent parsifalien Elis obéit à des vues de petit fonctionnaire moralisateur. Seul l’énergie et le désarroi du Fou sont authentiques au point de toucher profondément. Quelques symboles détournés, volontairement utilisés à mauvais escient, des couleurs criardes, l’intervention du Hérault digne d’un numéro forain, tout cela révèle la facticité d’un conte acathartique où le papa d’Els arbore un groin et des oreilles de cochon, de même que les autres personnages humains populaires – j’entends ni roi, ni poète, ni jeune première ou noceur chic – tous anthropomorphisés. Bref, l’univers de ce Schatzgräber est fait d’un toc inquiétant et corrosif.

Sur le plateau, la fable convoque une vingtaine de protagonistes.
Dans une distribution globalement satisfaisante et bien choisie, on retiendra les prestations de Taina Piira – elle campe une Els perverse d’un timbre généreux à la capiteuse vocalité, au service d’un rôle lourd et difficile –, de Jeffrey Dowd, Elis très joliment nuancé, toujours léger et clair, mais parfois un rien fatigué, de Nathaniel Webster, Hérault efficace et sonore, de Margit Mayer en Roi, et principalement celle de Niklas Björgling Rygert dans le rôle du Fou, directement attachant sans minauder, offrant un timbre pas toujours gracieux, tout à fait approprié au personnage, dont il use avec grand art. Enfin, la fosse brillamment conduite par Jonas Alber propose une lecture autant rigoureuse et fidèle qu’enrichie d’une vive expressivité, déclinant une large palette de couleurs et d’alliages timbriques.

La musique de Schreker demeure encore rareté. Aussi espère-t-on pouvoir la redécouvrir – de nombreux opéras attendent leur renaissance, ailleurs qu’au disque –, et cette production (de décembre 2002) pourrait être une invite à l’exploration.

BB