Chroniques
Celan
opéra de Peter Ruzicka
C’est le 25 mars 2001 que le Semperoper de Dresde créait l’opéra Celan commandé à Peter Ruzicka. Le compositeur a souhaité évoquer le destin du poète qu’il rencontra à Paris, quelques semaines avant son suicide, au printemps 1970. Pour mémoire, Paul Celan est le pseudonyme – consistant en l’inversion des syllabes – de Paul Antschel, né en novembre 1920 à Czernowitz, alors métropole austro-hongroise et capitale cosmopolite de la Bucovine, où l’on parle roumain, allemand, yiddish, russe et ukrainien. La province devient roumaine après la paix de 1918, mais la langue maternelle de Celan est l’allemand. S’il commence des études de médecine en 1938, la guerre et la folie de ces années-là vient contrecarrer ses projets. La province est administrée par les russes, puis l’armée allemande l’envahit en 1941 et organise, après s’être adonnée à un véritable massacre, un ghetto juif à Czernowitz. Réquisitionné par le service de travail obligatoire, le jeune homme passe ses journées dans un camp moldave, tandis que ses parents sont déportés en camp de concentration. Celan apprend leur mort lors d’une permission.
C’est dans cette tourmente que Celan commence à écrire.
En 1945, l’Armée Rouge libère la ville. Il s’enfuit à Bucarest où il s’installe pour quelques années, travaillant comme traducteur dans une maison d’édition. Il approfondit son art, détourne les langues jusqu’à trouver la sienne (différence entre la langue que ses poèmes parlent, et la langue utilisée par tout un chacun, même si c’est toujours l’allemand, mâtiné de russe, de français et, bien sûr, de yiddish). Les poèmes composés alors seront publiés plus tard, contrairement aux précédents. Il fuit une nouvelle fois, gagne la Hongrie puis Vienne, avant de s’installer à Paris en 1951. S’il est naturalisé français, il continue d’écrire en allemand. Il participe aux publications de L’éphémère et enseigne à l’Ecole Normale Supérieure, tout en publiant sept recueils, de façon régulière : Pavot et mémoire, Von Schwelle zu Schwelle, Grille de parole, La rose de personne, Atemwende, Soleil de fils, Contrainte de lumière. De nombreux poèmes paraîtront après sa disparition.
Traumatisé par son vécu, inquiet de l’avenir du pays natal qu’il s’accuse d’avoir quitté, renouant, alors qu’il est désormais marié, des liens amoureux avec la poétesse Ingeborg Bachmann jadis rencontrée à Vienne, sali par les diffamations de l’affaire Claire Goll et, surtout, s’exprimant dans la langue des bourreaux qui tuèrent sa mère, Paul Celan souffre d’un perpétuel sentiment de culpabilité qu’il cultive. On retrouve sa dépouille dans la Seine en avril 1970, tout portant à croire qu’il s’est jeté du pont Mirabeau. Son œuvre, à la fois marquée et déterminée par le mal qui l’a rongé et par l’expérience de la persécution des juifs par les nazis, a fasciné et continue de fasciner poètes, critiques, philosophes et musiciens. Citons, entre autres, les essais de Jean Bollack, Martine Broda, Jacques Derrida ou Peter Szondi, mais aussi quelques partitions de Luigi Nono et Harrison Birtwistle.
Le metteur en scène Peter Mussbach conçut le livret de l’opéra de Ruzicka dont Claus Guth qui signait la première réalisation, à Dresde. L’ouvrage n’entend pas raconter la vie de Celan : des motifs de sa biographie viennent dessiner le destin tragique du poète, évoquent des atmosphères, des obsessions, etc. Il se structure en sept séquences qui tentent d’atteindre Celan, d’aider à le percevoir de l’intérieur, sans se soucier de respecter la chronologie. Il est regrettable que cette pièce exclue une grande partie du public : il faut nécessairement connaître - et plutôt bien connaître, même – la vie et l’œuvre de Celan pour la comprendre. S’ensuit un malentendu : celui qui sait prend-il plaisir à ce qu’on l’aide à reconnaître ce qu’il sait ? Se pourrait-il que celui qui ne connaît pas puisse trouver là un appui à une quête plus approfondie ? Il semble bien plutôt que seul celui qui en sait juste un peu y trouve son compte : il est flatté sans complication ou encombrement, ses propres applaudissements le consacrant connaisseur. Cela porte un mot d’ailleurs assez vilain qui ne fait pas honneur aux maîtres d’œuvres...
Pour cette nouvelle production à l’Opéra de Cologne, la mise en scène est signée Günther Krämer dont le travail fut salué par la presse française à l’occasion d’Ariadne auf Naxos à Lyon, il y a deux ans. Cet artiste a réduit tout au strict minimum, dans une hostilité permanente du monde extérieur, de ce qui n’est pas Celan, pourrait-on dire. Les personnages évoluent sur une scène nue et infinie à peine ponctuée par trois rampes verticales où défilent des textes allemands : extraits de poèmes, phrases de journaux, etc. La force du spectacle – ce n’est certainement pas le bon mot, indécent – vient avant tout d’une direction d’acteurs exigeante et précise qui fait surgir des moments phares dans l’inertie apparente (cette immobilité effrayante n’est-elle pas celle des tourments qui mènent Celan de la perte de sa mère à celle de sa vie, engendrant au passage une dizaine de recueils ?) : l’érotisme de la blondeur, le terrifiant déluge de rires, les jeux sexuels sans plaisir, l’incompréhension de Christine (Gisèle Lestrange, son épouse), etc. Krämer écarte également l’évocation explicite des camps de la mort. En revanche, que faire du long chœur interminable (Jerusalem...) des séquences 5 et 6 ? Voilées par un tulle, éclairées en contre-jour, les silhouettes des choristes constituent un bloc immatériel et impuissant à l’arrière-plan d’un bord de scène, pont Mirabeau où Celan attend, les pieds dans le vide.
La partition de Ruzicka impose sa lourde inertie, elle aussi, opposant des martèlements à de longs accords de cordes, la mélopée déchirante du violoncelle solo au chant toujours puissant, large, très sonore, du plateau. L’écriture repose sur ces quelques procédés, sans grande recherche, et un continuel pathos qui s’achève dans un calme accord mahlérien. Le compositeur dirige lui-même le Chœur de l’Opéra de Cologne très sollicité par l’œuvre, et l’excellent Orchestre Gürzenich. Parmi une vaste distribution, on aura particulièrement apprécié les prestations de Banu Böke, Tómas Tómasson et Thomas Mohr, bien sûr.
BB
Email
Imprimer
Twitter
Facebook
Myspace