Chroniques
Bayerisches Staatsorchester
Michaela Kaune (soprano), Kent Nagano (direction)
C’est à une soirée viennoise que nous conviait Kent Nagano à la tête du Bayerisches Staatorchester – une soirée Mahler, n’eût été son introduction par l’Ouverture de Rosamunde D.644 de Franz Schubert. Le velouté d’une pâte sonore souple annonçait déjà la bichromie subtile de la direction. Dans l’Andante initial, on put ainsi entendre l’orchestre oser un jeu de contraste rappelant à la fois le tout premier romantisme mozartien et le badinage savant des derniers romantiques. L’Allegro vivace, étourdissement primesautier, ne proposait rien d’aussi dense : ivresse légère, vite passée, tout aussi vite oubliée : juste le temps de faire un sort aux faux départs causés, peut-être, par une battue bien discrète.
Quatre lieder extraits du cycle Des Knaben Wunderhorn de Gustav Mahler fournissaient à cette première partie un plus intéressant contrepoint. Si la discrétion un peu falote de la formation bavaroise, souvent honnête, parfois plate, sirupeuse sur Rheinlegendchen, ne put servir ces partitions à leur juste valeur, la diction claire de Michaela Kaune vint pourtant leur apporter un air d’enfance, quelque chose de comptines fredonnées d’un sérieux sans prétention. Le timbre, un peu contraint dans les commencements ou parfois dans les traits narratifs portés par le registre médian (Rheinlegendchen, à nouveau), sut s’épanouir avec grâce à mesure que la voix trouvait son espace. Quelques belles rencontres avec les instrumentistes – ainsi de son installation pianissimo dans les sonneries de Wo die schönen Trumpetten blasen – ne parvinrent pour autant pas à rehausser la qualité décevante de l’ensemble.
Bien plus convaincante s’avérait la Symphonie en sol majeur n°4. Fluide, le premier mouvement déployait le frottement de ses plans sonores les uns sur les autres, en un jeu qui dut sa forme tout autant à la danse qu’à la pièce dialoguée. Non sans humour, et avec grâce, le kitsch mahlérien y trouvait son compte : ritenuti languides, préciosité dramatique, agressivité des accents s’y donnaient en contraste à un lyrisme joliment maîtrisé – nous songeons par exemple au quasi-lied donné par les flûtes en gammes pentatoniques sur le flottement expressif des violons.
Le mouvement suivant, In gemächtlicher Bewegung, soulignait de plus belle la charge ironique du premier. Les accents, toujours fortement marqués, et le violon solo désaccordé lui insufflaient un climat grinçant, grimaçant à l’occasion : très liée, la pâte des cordes en sourdines tissait comme une guimauve sur les crissements de sable du tissu sonore émergent – très belle mise en œuvre de la palette à deux tons évoquée au début de cette chronique. L’ensemble restait frappé d’un humour auquel ne pût résister le faux-sérieux des thèmes de la partition, dont l’interprétation rétrospectivement anticipative révéla une autodérision en forme d’annonce de plus radicales déconstructions, viennoises elles aussi.
Le contraste des deux mouvements suivants n’en fut que plus saisissant. Le troisième, Ruhevoll, déploya ses nappes étales, depuis l’ouverture sur le tuilage mélodique des cordes – qu’un son plus nettement tiré eût porté vers une expressivité contraire au calme retrouvé, désiré par l’interprétation – jusqu’à ce sublime pianissimo presque final où il s’imposa comme une évidence à n’entraîner ni repousser l’écoute vers aucun ailleurs. Regretterait-on encore quelques défauts dans les départs (sur le fortissimo final, en particulier), l’absence de toute préciosité accentuelle, la souplesse du hautbois solo, la clarté du Tio, la profondeur des tutti dans les ritenuti, la belle réserve de son sur laquelle purent s’appuyer les crescendi et, pour tout dire, l’honnêteté du travail d’ensemble firent ici miracle.
Sehr behaglich, enfin, fit réentendre le beau timbre de Michaela Kaune – la voix, toujours un peu serrée aux premières mesures, se colore rapidement d’une clarté pleine de moelleux. L’orchestre, bien plus convainquant que dans les lieder, donnait à cette vie céleste un élégant soutien. Une strophe finale enchanteresse : Kein Musik ist ja nicht auf Erden… – Il n’y a sur terre aucune musique à la nôtre comparable – refermaient et la symphonie et ce beau moment.
MD
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