Chroniques

par gilles charlassier

autour de Froberger
La Sainte Folie Fantastique, Jean-Luc Ho, Andreas Staier

Abbaye de Royaumont
- 2 octobre 2016
en l'Abbaye de Royaumont, le claviériste Jean-Luc Ho joue Froberger
© neo tony lee

Thébaïde cistercienne au cœur du Val d'Oise, l'Abbaye de Royaumont s'est inscrite depuis plus de huit décennies au cœur de la vie intellectuelle et artistique francilienne, sinon française, désormais avec un accent quasi exclusif sur musique et danse. Au croisement du divertissement et de la recherche, la fondation organise ainsi des week-ends thématiques, avec concerts et colloques, à l'image de cette première rencontre d'octobre autour de la figure de Froberger, maître du clavier né il y a tout juste quatre cent ans. Pivot entre la Renaissance et les débuts du baroque, il incarne, au fil de ses voyages diplomatiques pour le compte de l'empereur Ferdinand III, une sorte de cosmopolitisme européenne qui se retrouve dans sa production.

À la manière d'une mise en bouche, l'après-midi du dimanche s'ouvre, dans le Réfectoire des convers, sur un bref panorama du goût français, avec les trois musiciens de La Sainte Folie Fantastique, variant l'effectif de manière combinatoire – viole de gambe, clavecin et luth – au fil des cinq suites du programme, unifiées par la tonalité selon l'usage du Grand Siècle, certaines d'une main, d'autres compilant plusieurs plumes. Aux côtés de la figure tutélaire du jour, Froberger, dans une Suite XIII en ré qui se glisse dans les usages dédicatoires consacrés et affirme une appréciable densité d'écriture, et de Louis Couperin – à la postérité cependant plus discrète que son neveu François, sans doute – dans une Suite en ré qui décline les pupitres et leurs associations, où l'on retient une Sarabande en Canon empreinte de recueillement ou une Chaconne à trois concluant magistralement le spicilège, les trois musiciens mettent à l'honneur des noms souvent méconnus du mélomane, tels Hotman ou Dubuisson pour la viole, Mouton, Gallot ou Gautier pour le luth.

Histoire et plaisir se conjuguent avec encore plus d'éclat dans la seconde partie de ce premier concert de l'après-midi confiée à Jean-Luc Ho [photo], aux commandes d'un clavythérium, sorte de clavecin avec une table verticale, ce qui implique de menus aménagements dans le mécanisme. Placé sous le signe du stylus fantasticus, le récital offre, autour de la rencontre entre Froberger et Weckmann à Dresde en 1650, un condensé d'une manière du clavier qui, en Allemagne du nord, renouvelait l'art italien de l'improvisation d'un Frescobaldi, par exemple. L'Allemande plörant de Jonas Tresure, disparu cette même année du milieu du XVIIe siècle, ouvre sur une tonalité d'intériorité que l'on retrouve dans la Toccata de Johann Caspar Kerll. Sobre et vivant à la fois, le jeu du soliste français magnifie la retenue de la Suite en sol de Froberger qui s'exprime dans une appréciable variété formelle. Weckmann lui répond par la polyphonie virtuose, mais non ostentatoire, d'une Toccata et d'une Canzon. Un Ballo di Mantova anonyme déploie une évidente sensibilité au rythme et à la couleur, avant une Meditation faist sur ma mort future où Froberger imprime une intensité décantée que Jean-Luc Ho fait admirablement rayonner, comme en une suspension du souffle du temps.

Tressé de pièces plus ou moins contemporaines de Couperin, Fischer ou Muffat, le programme proposé dans la Salle des charpentes par Andreas Staier fait directement écho aux journées d'études, donnant à entendre pour la première fois cinq inédits de Froberger issus d'un manuscrit de Londres récemment exhumé. Outre un Capriccio en sol majeur, on y découvre une Méditation en sol mineur que la Duchesse Sibylla von Württemberg, protectrice du compositeur à la fin de sa vie, lui commanda, en pendant de celle que le musicien avait composé sur sa propre mort future (entendue dans le précédent concert) et que la mécène goûtait particulièrement. Un semblable raffinement affleure dans le Tombeau en ré mineur sur la mort accidentelle de son époux, comme dans l'Afligée, Allemande en fa majeur évoquant son récent veuvage. Mentionnons encore une Fantasia en la mineur où, à l'instar des quatre autres pages, Andreas Staier concentre l'essentiel de son savoir-faire.

GC