Chroniques

par vincent guillemin

Ariadne auf Naxos
opéra de Richard Strauss

Athénée Théâtre Louis Jouvet, Paris
- 14 mai 2013

Troisième collaboration entre Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal, Ariadne auf Naxos part de l’idée d’apporter un prologue et un cadre au Bourgeois Gentilhomme. La première version de l’œuvre dure donc plus de six heures, intègre toute la pièce de Molière, ce qui nécessite un remaniement de la part des créateurs. Toujours choisie depuis sa création en 1916, la version finale (deux heures et quart) est dépourvue de la pièce originelle ; le texte et les airs sont remaniés.

La scène de l’Athénée, et surtout sa fosse, seraient trop petites pour représenter cet opéra, d’où l’idée du metteur en scène Benzamin Lazar, du chef Maxime Pascal et du chef de chant Alphonse Cemin de mettre en espace une version de concert. Le principe est justifié par le fait que l’ouvrage est une mise en abime d’opéra dans l’opéra qui doit « faire émerger les voix, comme des instruments, de la vie organique de l’orchestre » [programme de salle]. Réparti sur trois niveaux dans tout l’espace fosse-scène, l’orchestre participe en acteur à la comédie, Zerbinetta jouant à plusieurs reprises avec des musiciens qu’elle enlace ou avec le chef lui-même, dont elle pastiche les gestes.

Un peu terne dans le prologue, la mise en espace trouve réellement sa force lorsque l’opéra commence et donne de grands moments avec les quatre comédiens italiens (Scaramouche, Arlequin, etc.). Vocalement sans aucun reproche et très impliqués théâtralement, ils font passer l’action du tragique vers le comique à chacune de leurs interventions. Le vrai point faible est la fausse bonne idée du majordome dans le prologue, présent seulement par une voix amplifiée parfois masculine parfois féminine : même si l’ensemble Le Balcon est spécialisé dans l’utilisation de l’électronique, et bien que l’idée d’un majordome-machine, qui sans aucune possibilité de négociation répète les ordres de celui qui le commande et paye, la voix crée une forte rupture dans l’action avec, qui plus est, un texte mal dit.

Très énergique, la direction du jeune Maxime Pascal (vingt-sept ans) promet dès le premier accord un spectacle de qualité. La réduction de la partition d’origine à un petit effectif ne permet pas de grandes envolés lyriques, bien sûr ; contraints d’appuyer leurs mouvements, les violons limitent l’effet de clarté qu’on attend dans cette œuvre, mais les émotions proposées passent et l’orchestre joue sans erreurs une partition qui, dans les parties dramatiques, s’approche de Frau ohne Schatten, écrit dans la même période – désespoir du compositeur au prologue, solitude d’Ariadne au début de l’opéra.

Évoluant dans l’orchestre, Julie Fuchs tire largement son épingle du jeu. L’Ariadne/Primadonna de Léa Trommenschlager occasionne le principal reproche à faire à la distribution. Qu’elle rate son premier aria est toutefois en partie excusable en partie par le fait qu’on l’a posée sur une chaise au milieu du plateau, fort mauvaise idée pour chanter un rôle aussi complexe. Elle se rattrape dans le final, même s’il n’est pas dur de surpasser le Bacchus en difficulté de Marc Haffner. Dryade, Naïade et Écho sont beaucoup plus en voix lors de leur seconde intervention qu’au début, quoiqu’elles ne vocalisent guère correctement ; à leur timbre il manque le côté sibyllin. Le compositeur d’Anna Destraël est satisfaisant, même si la voix tremble un peu – mais elle aussi est assise sur la chaise maudite qui dessert ensuite Ariadne.

Reste donc Julie Fuchs [lire notre chronique du 19 octobre 2012], particulièrement à l’aise dans ce petit théâtre ; elle réussit toutes ses vocalises et évite presque tous les pièges (quel filage dans sa grande scène !). Nous espérons l’entendre bientôt sur une grande scène, souhaitant que cette voix se faufile partout avec autant de justesse.

Une belle soirée donc, même si l’on pouvait attendre plus de Benjamin Lazar dont nous conseillons cependant d’aller voir la reprise de L’Autre Monde ou Les États et Empires de la Lune ici même en mai-juin. La saison prochaine fera retrouver dans Britten – reprise de The rape of Lucretia [lire notre chronique du 27 juin 2007] – et dans Le Balcon de Péter Eötvös l’ensemble éponyme et son chef.

VG