Chroniques

par laurent bergnach

Antti Puuhaara | Rameau la Fourche
conte musical de Tapio Tuomela

Opéra national de Paris / Amphithéâtre Bastille
- 10 décembre 2011
Antti Puuhaara, conte musical de Tapio Tuomela
© guy vivien

Du fond de l’Antiquité, Laïos et Œdipe nous ont avertis l’un après l’autre : nul n’échappe à un avenir annoncé par la bouche du devin. Dans Antti Puuhaara, ils sont deux à prédire qu’un nouveau-né héritera du riche marchand qui voyage et passe la nuit chez un couple miséreux. Pas question pour l'acariâtre de laisser filer son or ; il adopte le nourrisson puis l’abandonne en chemin dans les branches d’un arbre, contribuant ainsi à ce qu’un nom lui soit donné plus tard : Rameau la Fourche. Car bien évidemment, l’enfant survit et, jeune homme débonnaire, croise de nouveau la route du marchand. Celui-ci tente de s’en débarrasser en vain, d’abord en le faisant noyer, puis en l’envoyant vers l’effrayante Pohjola, la terre d’au-delà. S’il revient avec la réponse à la question « Qu’est-ce qui rend l’homme heureux ? », il aura comme récompense la main de la fille du marchand. Qu’on se rassure pour notre héros : comme dévoilé dès le départ, son voyage initiatique le conduira à la fortune et à l’amour, tandis que son adversaire sera trahi par sa propre cupidité.

De cette légende populaire finlandaise, pleine de méchants (le marchand, la sorcière), de gentils (les filles des précédents) et d’affreux attendris (deux voleurs, trois géants), le compositeur et chef d’orchestre Tapio Tuomela (né en 1958) s’est inspiré pour ce qu’il définit comme « un mélange de cycle choral et de mélodrame », construit à partir de l’adaptation d’Erik Söderblom. L’ancien élève d’Hämeenniemi, Lindberg et Heininen y met en avant un chœur de huit chanteurs aux tessitures variées qui incarne la forêt, avec quelques interventions en comédiens ou en solistes, comme ce chant sur le bonheur (Laulu onnesta) donné par le contre-ténor Rodrigo Ferreira. Les chants en finnois alternent avec le récit en français du conteur – Olivier Boudrand, marionnettiste simultanément –, tandis qu’un ensemble de six instruments (violon, alto, violoncelle, accordéon, clarinette et harpe) assure les transitions, sous la direction de Roland Hayrabedian.

Depuis 2006, ce dernier et Musicatreize accompagnent la création de contes musicaux, véritables petits opéras de chambre signés Tôn-Thât Tiêt, Strasnoy ou Mantovani, que l’on peut découvrir en livre-disque ou lors de tournées. Celles-ci permettent de toucher les scolaires, comme c’est le cas d’Antti Puuhaara (deux matinées à Bastille, pour autant de représentations en soirée), un spectacle conseillé à partir de six ans. Pas plus tôt, suppose-t-on, car la mise en scène d’Aurélie Hubeau, la scénographie et les marionnettes de Damien Caille-Perret font évoluer les artistes dans une quasi pénombre, avec clairs-obscurs, ombres chinoises et animations sur écran qui peuvent être poétiques pour les uns, angoissants pour les autres – en sus de chants mystérieux, voire inquiétants parfois.

Au passage, signalons qu’en février prochain commence à l’Auditorium du Musée d’Orsay un cycle La Finlande au temps de Sibelius et Gallen-Kallela qui, comme ce soir, permettra d’entendre des compositeurs peu joués par chez nous : Toivo Kuula, Leevi Madetoja, Erkki Melartin, Oskar Merikanto, etc.

Au fait, qu’est-ce qui rend l’homme heureux ? Parmi les humains, personne ne peut le savoir. Mais « enquiers-toi du bonheur / près des arbres de la forêt / ils savent sûrement mais ne te parleront pas / tant que tu gémiras ! »

LB