© bo ljungblom
"Zoroastre"
tragédie lyrique de Jean-Philippe Rameau
Drottningholms Slottsteater
8 août 2005
© bo ljungblom
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Créée le 5 décembre 1749 à l'Académie
Royale de Musique, l'avant-dernière tragédie lyrique
de Jean-Philippe Rameau, écrite sur un livret de Louis
de Cahusac, reprend la matière musicale du Samson
qui, subissant le contrecoup de la cabale voltairienne, n'avait
pas été retenu dix-sept ans plus tôt. Convoquant
initialement une distribution copieuse, cet opéra-machine
fut révisé sept ans plus tard, l'auteur renonçant
à plusieurs per-sonnages secondaires et inventant deux nouveaux
rôles plus conséquents ; il contracterait également
son ouvrage en trois actes, à partir des cinq que comptait
la version initiale. Pour la série de représentations
proposée par
le charmant Théâtre du Château de Drottningholm,
les maîtres d'uvres semblent avoir opté pour
un spectacle en cinq actes où évoluent les per-sonnages
de la mouture de 1756 ; ce choix comporte une plus grande cohérence
dramaturgique tout en respectant une unité plus conforme
au modèle de la tragédie lyrique selon Rameau lui-même.
Depuis quelques années déjà, le metteur en
scène Pierre Audi nous habitue à un travail
de grande qualité, dans le cadre d'une collaboration avec
Christophe Rousset. Si l'on put apprécier un délicieux
et sensible Matrimonio segreto (Cimarosa) au Théâtre
des Champs-Elysées (2002),
le tandem présentait ici même, il y a trois ans, un
Tamerlano exceptionnel, suivi en 2003 d'une Alcina de
très haut vol. C'est donc avec plaisir que l'on retrouve
cette équipe aujourd'hui, signant un Zoroastre passionnant
qui repose sur une direction d'acteurs précise - construisant
chaque person-nage, habitant une déambulation de plateau
toujours justifiée, les inten-tions dramatiques venant minutieusement
dessiner chaque geste : c'est
si rare d'avoir à l'opéra le sentiment d'être
au théâtre ! -, un sens de l'es-pace jamais pris en
faute, dans un lieu qui ne pardonne aucune erreur.
Car il est bien sûr très différent de monter
un ouvrage sur la scène d'une grande maison et sur celle
de ce théâtre baroque, désormais unique en son
genre, qui impose de respecter certaines contraintes si l'on veut
s'as-surer d'un résultat équilibré et lisible.
Le travail de la lumière, notamment, n'est pas simple, ici.
On saluera l'efficacité et l'invention de Pierre Audi :
s'il s'en faudrait de peu pour que l'ouvrage sombre dans une relative
confusion, la réalisation qu'il livre en révèle
la clarté autant qu'elle en crédibilise la fantaisie.
Au pupitre, le chef français s'engage dès les premières
mesures dans
une lecture tendue, pour ne pas dire électrique, apportant
un grand soin
au relief, grâce à une véritable conduite des
timbres et un art indéniable de la nuance. Suivant pas à
pas l'évolution d'une intrigue terrible à plus d'un
titre, il ne force jamais le trait, s'évertuant à
magnifier la scène par une dis-tanciation salutaire dont
le parcours élèvera l'imagination du spectateur jusqu'à
faire naître en lui une émotion d'une mesure inhabituelle,
qu'on pourrait peut-être dire purement esthétique,
au sens le plus noble qui soit. Secondé avec une judicieuse
parcimonie d'effets par la chorégraphie plei-ne d'esprit
d'Amir Hosseinpour, Christophe Rousset signe, à la
tête du Drottningholmsteaterns Orkester, une interprétation
remarquable.
Le plateau vocal n'est pas en reste, et s'ingénie avec succès
à incarner les différents rôles, ce qui n'est
pas sa moindre vertu. Ainsi, Markus Scwartz s'avère-t-il
un Narbanor présent qui, ne se contentant pas d'être
généreu-sement sonore, nuance délicatement
son chant. Ditte Andersen est une Céphie attachante
à l'aigu agile, mais dont le médium manque de sou-plesse
et le grave reste trop confidentiel. Oromasès est somptueusement
servi par Gérard Théruel avec une grande intelligence
du texte, un vrai sens de la déclamation, et un phrasé
parfait. Si l'Amélite de Sine Bundgaard met du temps
à se libérer, ce n'est que pour mieux briller au fur
et à mesure de la représentation, tant par sa présence
que par son chant. À plusieurs reprises, nous avons eu à
commenter les prestations du baryton-basse Evgueni Alexiev,
et si nous devons reconnaître n'avoir pas toujours eu des
propos d'une grande tendresse à leur égard (Arianna
in Creta, La vedova scaltra, etc.), c'est avec joie que
nous ferons l'éloge de son Abramane au timbre coloré,
se distinguant par l'effort d'une diction intelligible et d'un
chant irréprochable à l'émission légère,
n'appuyant jamais le grave,
qui plus est nuancé, tant musicalement que théâtralement.
Mark Padmore était annoncé, mais c'est finalement
le jeune Anders
Jerker Dahlin [voir nos chroniques de Roland
de Lully et Médée
de Char-pentier] qui incarnait le rôle-titre avec une
appréciable souplesse vocale
et un timbre d'une belle clarté, tandis qu'Anna Maria
Panzarella trouvait en Erinice un personnage à la mesure
de son immense talent : la voix paraît facile, le timbre est
riche, le jeu aiguisé par d'innombrables ressources expressives,
de sorte qu'elle convoque l'affect d'un public passionné
jusqu'à la plus étonnante participation émotive.
On se prend aisément à rêver d'une reprise
de cet excellent Zoroastre sur une scène française
Pourtant, c'est à Amsterdam que le passionné devra
se rendre du 21 octobre au 9 novembre s'il souhaite découvrir
les Tamerla-no et Alcina de Händel que Christophe
Rousset et Pierre Audi imaginèrent pour Drottningholm ces
derniers temps (par Les Talens Lyriques). Plus qu'une information,
c'est un bienveillant conseil que nous nous permet-
tons de lui donner.
Bertrand Bolognesi
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