"die walküre", opéra de richard wagner

Opéra National du Rhin, Strasbourg
2 mai 2008

Introduit l'an dernier par un Rheingold remarqué à maints égards, le nouveau Ring strasbourgeois se poursuit avec une première journée
fort joliment plastique, affirmant une absolue cohérence dramatique qui emprunte au prologue plusieurs motifs. Dans la lumière savante de Paule Constable, dotant le plateau d'une profondeur jusqu'aujourd'hui insoup-
çonnée, la production de David McVicar se dessine dans la littéralité des décors de Rae Smith qui, par le costume, réinvente la mythologie wagnérienne.

Devant des parois rocheuses au sol noir luisant - nuances d'ardoise et d'ébène -, Siegmund traverse trois cercles de braises, amorces du sort de la walkyrie et de l'exploit du futur Siegfried. Ainsi s'ouvre la représentation, sous la protection du frêne sacré du monde dont l'écorce extrêmement tra-vaillée s'orne de diverses offrandes (tissus, crâne de bélier, etc.) et enferme le glaive magique qu'on s'attend bien à trouver là. L'on pourrait penser que d'accompagner l'arrivée d'Hunding par huit sbires menaçants relève du tic de metteur en scène, voir du gadget : il n'en est rien, cette apparition large-ment chorégraphiée - Andrew George - décuplant le danger permanent
qui pèse sur les futurs amants. L'option suscite des situations inventives, comme ce repas partagé autour de la simplicité d'un tissu gris déroulé
pour l'occasion, table que préside Hunding juché sur l'unique tabouret
- privilège du pouvoir : il est le maître, ici. Bien sûr, le second acte suspend les masques de Rheingold, côtoyant un bestiaire habité par des figurants talentueux : les corbeaux messagers son deux massifs torses nus à becs noirs, s'envolant affolés au début de l'épisode ; monté sur un appareillage échassier d'une belle souplesse d'utilisation, le cheval est là, lui aussi,
avec sa haute tête transparente, comme il se doit pour qui chevauche dans les airs ; enfin, c'est tirée par deux béliers dont elle ensanglante les dos de l'impatience de son fouet que Fricka fait son entrée. La multiplication des centaures plexiglacés, bondissant autour d'un roc à face divine, offre une chevauchée digne du nom à la première scène du dernier acte, impres-sionnante et esthétique, dont le seul défaut est de produire beaucoup
trop de bruit.

Bref, l'espace scénique est sans cesse recréé. On ne regrettera qu'un
duel plutôt maladroit, brouillon, s'oubliant dans l'anecdotique acharnement de Hunding sur la dépouille du héros, et l'on emportera, en revanche, le souvenir du fidèle coursier veillant affectueusement la léthargie de la rebel-le, au bord du rideau de flammes (oui, la poésie est de la fête), tandis que Wotan abandonne déjà son costume et revêt le manteau du wanderer.

Le plateau vocal n'est pas en reste. Vit-on jamais de walkyries si
engagées dans le jeu ? Malgré les quelques désagréments d'une Varduhi Abrahamyan à l'émission sourde et tremblante (Rossweise) et d'une
Linda Sommerhage rarement juste (Siegrune), on apprécie les prestations irréprochables de Sophie Angebault (Helmwige), Karen Leiber (Gerhilde) et Sylvie Althaparro (Grimgerde), et l'on goûte plus particulièrement la chaleur du timbre moelleux de Kimy McLaren (Ortlinde), la puissante agilité d'Annie Gill (Waltraute) et la stupéfiante ampleur de Katharina Magiera (Schwertleite).

Par une émission généreuse à l'autorité naturelle, utilisée dans un chant racé quoique pas toujours parfaitement stable, Clive Bayley campe un Hunding solide. On retrouve l'efficace Fricka d' Hanne Fischer, véritable amoureuse qui emporte la victoire de l'honneur sans gagner le combat de l'amour. Avantagé par un impact évident, une saine projection, le Siegmund de Simon O'Neill paraît prudemment mené, dans une conduite raffinée de
la nuance. L'aigu reste souple, de même que le phrasé se montre calme
et tonique. Pourtant, des signes indéniables de fatigue s'avouent au début du II, l'enrouement demeurant le moindre. De moins en moins fiable, le ténor aura des difficultés à finir. D'abord d'un timbre discret, voir feutré, Orla Boylan propose une Sieglinde dont elle révèlera peu à peu la plénitude. Le chant est intelligemment conduit, respiré avec élégance, dramatiquement engagé, toujours expressif. Poursuivant son approche de Wotan, Jason Howard offre le désavantage d'une couleur différente par étage : le grave
est étroit et sans grain, le médium naturel et rondement coloré, le haut-médium outrageusement nasalisé, tandis que l'aigu s'ouvre le plus sou-
ple-ment qui soit. Si le grand récit de la 2ème scène de l'Acte II rencontre
de somptueuses demi-teintes, les adieux hésitent quant à l'intonation.
Enfin, bien qu'arborant une vaillance sans faille et une généreuse pâte vocale, Jeanne-Michèle Charbonnet nuance chichement et semble peu concernée ; bien que pourvue des moyens exigés par le rôle, sa Brün-
nhilde ne convainc pas.

À la tête d'un Orchestre Philharmonique de Strasbourg plus en forme
que l'an dernier, bien qu'accusant encore des approximations aux cuivres
et aux violons, Marko Letonja conduit une lecture d'une grande lisibilité
vers un résultat assez scrupuleusement soigné, minutieusement attentif
à l'équilibre scène/fosse, mais relativement terne.

Bertrand Bolognesi