© a.c.m. delestrade

"turandot", opéra de Giacomo Puccini

Opéra Théâtre d'Avignon & des Pays de Vaucluse
5 décembre 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


© a.c.m. delestrade

Après la Turandot de Barcelone en voyage à Montpellier, nous pouvons voir cet après-midi celle qu'Antoine Selva signe pour Avignon. Et si l'une offrait une option plutôt cinématographique, c'est dans le monde de la peinture que nous transporte celle-ci. Dès le lever du rideau, on est frappé par
la grande profondeur de champ que nous offre cette scène, avec une
muraille sur la gauche, une première scène à droite, au fond, un escalier,
et une seconde scène devant nous, en cercle, dans l'omniprésence de la lune. Pour l'acte 2, l'escalier prendra beaucoup plus l'espace, de sorte qu'il fera naître une troisième scène sur le plateau, permettant des jeux ici et là, dans un grand tableau orientaliste, où l'on verra l'Empereur Altoum jouer aux échecs avec un garçonnet pendant la scène des énigmes dont il se désintéresse totalement. L'ambiance générale est plutôt glauque, dans
une lumière savante qui dépose quelques rayons sur les diverses aires
de jeu, créant une atmosphère lourde de métropole asiatique humide. On est étonné de découvrir une valetaille à la tête systématiquement couverte, masquée - seul le bourreau a le visage découvert : comme le regard de
la mort -, une métaphore de l'horreur qui trouvera son apothéose dans l'effeuillage d'un objet énigmatique durant les énigmes, finalement livré
sur l'aveu amoureux qui sort Turandot de sa légendaire cruauté à la fin de l'ouvrage : un grand miroir. L'idée est poétique et nous rappelle joliment
que l'opéra était d'abord un conte, et que tout conte est bon à méditer.
Dans l'ensemble, la proposition est sobre, faisant parfaitement illusion sans recourir à trop d'effets horrifiques. En revanche, elle suggère beau-coup de choses à partir desquelles l'imagination du public, que l'on sait féconde, a pu créer les frémissements nécessaires. Ici, pas d'évocations érotiques : la princesse demeure une vierge qui ne prend pas même de plaisir à voir tomber les têtes. On pourra qualifier cette réalisation de tradi-tionnelle et efficace tout en s'affirmant inventive, et respectant le happy end. En revanche, le jeu à proprement parler est trop absent ; les personnages s'occupent surtout de leurs voix, et délaissent quelque peu le théâtre.

La distribution avignonnaise est une grande réussite. Les chanteurs ont
été choisis avec le plus grand soin, et correspondent assez idéalement
aux rôles qu'ils incarnent. On citera Wojtek Smilek donnant un Timur tout
à fait honorable, un trio de ministres tout à fait satisfaisant et parfaitement complice, chanté par Martial Defontaine, Florian Laconi et Jean-Sébastien Bou qui confirme une fois de plus les espoirs qu'on put mettre en son travail, et un Altoum fort intéressant servit par le timbre clair de Jean Delescluse, au legato facile et au chant intelligemment mené, dont on
saisit le moindre mot, même lorsqu'il est émis de la scène des échecs (acte 2) grâce à une bonne projection qui reste discrète et à sa place. Si
le Mandarin de Jean-Louis Serre s'avère quelque peu confidentiel et falot, la Liù de Rié Hamada affirme une voix d'une grande souplesse, au service d'une expressivité très touchante. On retrouve Janice Baird qui était déjà la Turandot de Strasbourg il y a trois ans : la voix est fabuleusement présente, avec une vibration généreuse, mais un bas-médium engorgé ; il semble que la chanteuse ne soit pas ce jour dans une forme qui nous permette d'apprécier ses moyens et qualités. Enfin, nous avons aujourd'hui un excellent Calaf : si le ténor Jean-Pierre Furlan commence le premier acte d'un chant assez précautionneux, avec une émission très directionnelle
qui peut parfois gêner, il libère un timbre d'une grande richesse dès l'acte suivant, doté d'une couleur attachante, et développe un style parfaitement italien comme on en entend trop rarement, et mène un Nessun dorma à l'acte 3 de toute beauté.

Les Chœurs et la Maîtrise de l'Opéra-Théâtre d'Avignon & des Pays
de Vaucluse
associait à l'aventure les Chœurs de l'Opéra de Toulon pour une prestation d'une franche vaillance, bien que parfois approximative (quelques flottements chez les ténors). En fosse, Alain Guingal, à la tête
de l'Orchestre Lyrique de Région Avignon-Provence, proposait une interprétation dynamique, avant tout soucieuse de porter le drame,
ce qu'elle réussit fort bien.

Bertrand Bolognesi