© patrice nin

"tristan und isolde", opéra de richard wagner

Théâtre du Capitole, Toulouse
8 mars 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




© patrice nin

Après Lyon, Montpellier, Genève et Strasbourg, la saison wagnérienne française se poursuit avantageusement à Toulouse avec Tristan und Isolde. Alors que chacun se plaint de la difficulté de réunir une distribution pouvant assumer ce répertoire, Nicolas Joel continue à faire des miracles, comme l'avaient déjà prouvé ses choix judicieux pour le Ring, Der Meistersinger
von Nürnberg
et, tout dernièrement, une Frau ohne Schatten (Strauss)
de légende [lire notre chronique du 6 octobre].

Si les artistes du Chœur du Capitole, dirigés par Patrick Marie Aubert, offrent un vaillant relief à leur prestation, encerclant l'écoute d'étonnante façon, au Timonier gentiment vaillant de Laurent Labarbe répond le berger parfaitement placé au timbre clair d'Alfredo Poesina. Moins convaincant s'avère le Melot - techniquement irréprochable mais vocalement et drama-tiquement assez terne - de Christer Bladin. Plutôt touchant, Oliver Zwarg présente un Kurwenal parfois inégal, mais satisfaisant ; étrangement,
cette voix lourde qui, dans le 1er acte, rencontre quelques difficultés à viser exactement la note, se laisse un peu plus tard dominer par l'orchestre. On saluera la louable prise de risque d'aborder tout le début du 3ème acte comme un Lied, manifestant d'une approche infiniment sensible. Le ténor canadien Alan Woodrow, aguerri à l'univers de Wagner (il chante Sieg-mund, Rienzi, Siegfried, etc.), campe d'abord un Tristan belliqueux jusque dans la couleur vocale, utilisant judicieusement les ressources agressives de sa voix. Mais, vraisemblablement en petite forme, ce soir, le héros sera mis en péril par le second acte, laissant entendre attaques mal assurées, enrouements et mucosités inconfortables, entraînant souvent la note vers
le bas. En revanche, on saluera sa vaillance retrouvée dans le dernier épisode, dotée alors d'une belle phraséologie. Que Kurt Rydl soit un
très grand Marke ne surprendra pas ; faut-il le dire une fois de plus ? Non seulement la voix est immense et impose son autorité (jusqu'à suspendre le moindre raclement de gorge dans la salle), mais il aborde la partition avec une absolue intelligence du texte et de la situation qui finit d'asseoir une forte présence.

Indéniablement, les surprises de la soirée sont les deux rôles féminins. Avec une puissance et une souplesse médusantes, un impact impression-nant de fiabilité, une technique à montrer en exemple, une couleur riche
que nourrit une vraie force d'évocation, Janina Baechle est une Brangäne exceptionnelle. Enfin, aux mélomanes qui l'entendirent dans le Ring tou-lousain, ou plus récemment la Teinturière (Die Frau ohne Schatten), et qui se demandaient quelle puissante mais peut-être dure Isolde elle serait, Janice Baird livre une réponse souveraine : usant à bon escient d'une
force d'airain dans l'irrésistible furie du 1er acte, elle semble littéralement métamorphosée dans le second, travaillant une couleur qui s'est autant allégée que la tenue corporelle s'est faite diaphane et plus juvénile la lumière du regard, signifiant une possession amoureuse enthousiaste, pour paraître soudain plus réservée dans le dernier où elle exploite d'au-tres ressources avec autant d'à-propos dramatique que de prudence vocale.

C'est dans la sobriété salutaire de la mise en scène du maître des lieux qu'évoluent ces personnages. Avec la complicité d'Andreas Reinhardt pour les costumes et les décors, Nicolas Joel pose les chanteurs sur une mer stylisée en un triangle central pointant vers le public, doté de deux ailes, qui permet une ondulation flottante du sol sur tout le 1er acte. Les lumières de Vinicio Cheli peaufinent le mystère d'une représentation ou l'on assiste au lever de la pleine lune, au plus fort de son rayonnement lorsque s'épanouit le thème du philtre. Isolde arbore une robe blanche, des collants et des chaussures rouges que l'on devine, laissant le sang et la mort, ou encore la pureté et la passion, côtoyer son costume (de fait, au dernier acte, le rouge envahira toute sa tenue). Avec l'acte du Roi, le ciel s'est poétiquement étoilé sur une espace cette fois inerte où se déposeront bientôt les feuilles lasses des âpres reproches de Marke, durant lesquels Kurwenal se dépouille des insignes de sa fonction militaire, signifiant ainsi, dans une lenteur d'autant émouvante, qu'il se place du côté de Tristan, que c'est l'homme qui appa-raîtra désormais, l'ami avant tout, les aveux presque amoureux du Roi incitant à cette prééminence. Ce sera la seule affirmation d'un spectacle
qui préfère subtilement suggérer que dire.

En fosse, à la tête des musiciens de l'Orchestre National du Capitole, l'interprétation brillante de Pinchas Steinberg suffit à révéler les arcanes amoureux de chacun des protagonistes, mais aussi l'inévitable cours du destin (certes, Brangäne mélangea les flacons, faisant d'un désir de mort un désir d'amour, mais, au bout du compte, c'est bien la mort qui refermera la page). Avec une distribution d'un tel format, le chef ne se prive pas de laisser s'épanouir hardiment son expressivité, jusqu'à l'indicible recueillement du début du dernier acte.

Bertrand Bolognesi