© opéra national de lorraine
"die tote stadt"
opéra d'Erich Wolfgang Korngold
Opéra national de Lorraine, Nancy
9 mai 2010
© opéra national de lorraine
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S'il est une uvre du répertoire post-wagnérien
viennois à
rencontrer encore des difficultés à s'imposer sur
nos scènes, c'est bien
Die tote Stadt, vu il y a une dizaine d'années à
Strasbourg, puis à Bastille
cet automne (reprise de la production salzbourgeoise). Face à
un sujet à la fois riche et relativement aisé à
traiter, imposant un onirisme somme toute moins complexe que celui
de beaucoup d'autres ouvrages, face, surtout,
au regain d'intérêt dont bénéficie la
production de cette période et, plus particulièrement,
ce que les sbires d'un certain vilain petit bonhomme à moustachette
dénomma l'Entartete musik, on comprend mal la tiédeur
de nos maisons d'opéra. Saluons donc l'Opéra national
de Lorraine et son directeur Laurent Spielmann d'avoir su l'oser,
et de l'avoir si pertinemment monté.
On rencontre rarement une distribution si adroitement choisi dans
un ouvrage peu joué. Vocalement, cette première
s'avère, dans l'ensemble, parfaitement probante. Clarté
de l'émission pour le Comte d'Alexander Swan, robustesse
du timbre et musicalité pour le Victorin d'André
Post, solidité de la couleur du baryton André
Morsch en Fritz, bel impact au ton franc du Franck attachant
de Thomas Oliemans, très présent, enfin con-duite
intelligente de la voix dans le rôle principal, Paul montré
ici idéale-ment maladif, de Michael Hendrick qui ne
s'économise guère dans la partition tendue, copieuse
et exigeante de Korngold. Côté dames, aucune
déception, du soprano délicat d'Aurore Ugolin
(Lucienne) et celui, plus pointu, de Yuree Jang (Juliette),
à l'excellente Marietta de Helena Juntunen, phrasant
magnifiquement cette musique qu'elle sert de moyens généreux
avec autant de souplesse vocale que d'intelligence scénique,
en passant par la remarquable Brigitta confiée, à
juste titre, au chaleureux mezzo-soprano de Nadine Weissmann
dont elle use avec un grand art de la nuance.
De Philipp Himmelmann, on se souvient d'un passionnant
Rosenkavalier, Place Stanislas [lire notre
chronique du 31 mars 2005], mais l'actualité récente
affiche également une Calisto à Genève
[lire notre chronique du 17 avril 2010].
Sa Ville morte se déroule dans l'écrin précieux
et empoisonné de l'introspection, de l'angoisse, du deuil
et d'une culpabilité survenant avec la prise de conscience
de la mort (accepter la disparition, c'est un peu la tuer, au fond
; de même tâcher de se détacher de son souvenir
en la fantasmant en un corps autre), d'un rêve occupant les
trois quarts de
l'opéra - entre la sortie d'une danseuse venue faire un petit
bonjour et son retour quelques minutes après pour reprendre
un parapluie oublié -, d'un rêve finalement salutaire
puisqu'il aidera Paul à réinvestir le monde des vivants.
Le dispositif use habilement de deux niveaux où le veuf vit
une passion faussement nouvelle, outrageusement (dans les deux sens
du terme) érotisée, le songe lui donnant accès
à des passages, déplace-ments d'affects et autres
bouleversements intérieurs qui, tout soudain, s'éclairent
au public. La sobriété du décor de Raimund
Bauer donne libre cours à une direction d'acteurs précise,
les costumes de Bettina Walter dessinant chaque personnage
dans ses fonctions précises (la rigueur du pudique attachement
de Brigitta, la sensualité intrinsèque de Marietta,
etc.), tandis que la lumière de Gérard Cleven crée
des auras, celle de la défunte dont le portrait envahit toute
la largeur du cadre de scène - vidéo de Martin
Eidenberg - n'étant certes pas des moindres.
Seule ombre au tableau : un travail de fosse insuffisant pour
une écriture d'orchestre foisonnante, pour ne pas dire opulente,
qui convoque un large effectif tout en requérant volontiers
des talents chambristes dont il convient de soigner les échanges.
Si, globalement, l'Orchestre symphonique et lyrique de Nancy
s'en sort, malgré des cordes parfois approximatives, la baguette
de Daniel Klajner ne parvient pas ni à dessiner une
cohérence musicale ni à développer les subtiles
moires oniriques inventées par Korngold dans son usage des
timbres. A l'inverse, les contrastes de nuance s'avèrent
plutôt appuyés, parfois assez lourdement. Au-delà
de
ces considérations, il est probable que le chef s'engage
dans la voie
de l'expressivité avant que d'avoir maîtrisé
celle de l'expression.
Bertrand Bolognesi
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