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"sumidagawa", opéra-nô de susumu yoshida

Maison de la Culture du Japon, Paris
3 avril 2008

Au moment où le passeur de la rivière Sumida - qui traverse Tokyo - va
pour embarquer ses voyageurs, une femme folle de douleur apparaît, à la recherche de son fils enlevé voilà plusieurs mois. De l'autre côté du fleuve, des pèlerins prient pour un jeune garçon, mort il y a tout juste un an. A force de questions, son identité ne fait plus aucun doute, et la mère sait que sa quête s'achève sur la tombe de son enfant. Si l'argument de l'opéra-nô de Susumu Yoshida (né en 1947) rappelle, sans l'ombre d'un doute, Curlew River de Britten [lire notre chronique du 10 avril 2005], c'est que la même pièce de Motomasa Kanze, dramaturge du XVe siècle, a inspiré les deux compositeurs. Cependant, l'Anglais avait christianisé cette histoire, tandis que Yoshida, nourri de shintoïsme, revient aux sources pour son troisième ouvrage lyrique, émotionnellement très prenant.

Présentée cet hiver à Quimper, Nantes et Angers, cette commande du Théâtre de Cornouaille devait comporter deux chanteurs au maximum,
d'où le choix de cette Rivière Sumida, parmi plus de deux cents pièces de Nô. Un tel projet s'est révélé passionnant pour le créateur qu'il confronta
à de nombreuses questions : "Comment traiter la dramaturgie spécifique
du Théâtre Nô - l'auto-présentation des personnages, le mélange de la pre-mière personne et de la troisième personne et la liberté spatio-temporelle, par exemple ? Comment adapter le texte original qui est d'une haute tenue mais incompréhensible aux japonais d'aujourd'hui ? Comment comprendre le côté bouddhique et chamaniste de la pièce ?"

Michel Rostain connaît bien l'univers du musicien dont il a mit en scène Enka III, Les Portes de l'Enfer, Chamanes, etc. Pour faire partager cette familiarité, il choisit de proposer deux fois dans la même soirée cette nou-velle pièce de quarante minutes, dans une lenteur non soulignée. Proche des sources littéraires et picturales, une première exécution offre au public un surtitrage ainsi que des gros plans sur le bandeau peint tendu en tra-vers de la scène (le récit en vignettes). La reprise universalise le propos avec des personnages modernisés (ombrelle, photo, journal) en évitant
la redite de la traduction au profit d'une proximité avec la musique.

Investis diversement d'une partie à l'autre - comme s'il pouvait être intolé- rable que les deux soient émus en même temps -, les chanteurs ont eu le courage d'affronter un livret en langue japonaise. Déjà salué dans Golem [lire notre chronique du 14 janvier 2007] et dans Doña Francisquita [lire notre chronique du 30 juin 2007], le baryton Armando Noguera jouit d'une émission facile et d'une qualité de timbre toujours égale. Plus tendu, le soprano canadien Karen Wierzba offre des pianissimi d'une délicatesse inouïe. Complices sur la prière chantée devant la tombe, les percussion-nistes du quatuor Rhizome s'emparent d'un matériel musical minimal
tantôt rythmé (le mouvement perpétuel qui, entre autres, ouvre et clôt la partition), tantôt aéré (la succession cymbale / fouet / grelots / tam reprise trois fois, chaque note séparée par un court silence), jusqu'à laisser très souvent la voix nue.

Laurent Bergnach