© regine koerner

"shadowtime", opéra de brian ferneyhough

Festival d'Automne à Paris
Théâtre des Amandiers, Nanterre
26 octobre 2004

Depuis quelques années déjà, l'on sait que le composteur britannique Brian Ferneyhough prépare son premier opéra, sur l'exil et le suicide de Walter Benjamin. Créée à Munich ce printemps, la première production
de l'ouvrage est aujourd'hui reprise aux Amandiers dans le cadre du Festival d'Automne à Paris.

On demeure relativement surpris à ce spectacle…
Bien évidemment, on retrouve la complexe subtilité de l'écriture de Ferneyhough, dans une œuvre dont le livret fut écrit par Charles Bernstein. La musique est profuse, effervescente même parfois, le rythme comme organique, tandis que les interventions chorales rappelleront certaines pa-ges plus anciennes du compositeur. En experts, les Neue Vocalsolisten
de Stuttgart servent très précisément la partition, de même que les instru-mentistes du Nieuw Ensemble d'Amsterdam, placés sous la direction de Jurjen Hempel. Mais un tel matériau aurait largement pu se passer de
cette mise en scène.

D'ailleurs, peut-on vraisemblablement parler de mise en scène ? Transformant la représentation en anecdote où s'accumulent les private jokes historiques et philosophiques, elle dessert complètement l'ouvrage par un salmigondis inepte qui le fait passer pour post-moderne, ce qu'il se garde bien d'être. Tout est sinistrement attendu dans cette impuissante tentative de Frédéric Fisbach qui se livre à un gentil catalogue d'idées reçues et de procédés élimés extrêmement pénible. Si, dans ses notes d'intention, il annonce entendre préserver l'abstraction, il se fourvoie en sens inverse, alourdissant chaque chose au point qu'elle en devienne exclusivement matière, le plus prosaïquement qui soit. Il y aurait éventuel-lement la genèse de Shadowtime : l'œuvre de Benjamin, évoquée avec la navrante superficialité d'une réclame. L'observation du parcours du com-
positeur pourrait également s'avérer fertile : pourquoi s'en préoccuper ?
Et tout simplement Shadowtime en soi… Mais il valait certainement mieux se servir et parler d'un soi inconsistant que de laisser naître l'œuvre. C'est en tout cas le sentiment que cette élucubration laisse à un public qui n'est jusqu'à présent pas réputé pour son manque d'ouverture d'esprit ni sa
mauvaise volonté, et toutefois déserte les lieux…

C'est un réel problème :
on sait comme il est difficile de pouvoir créer un nouvel opéra, et à quel point la première réalisation est importante. Mais peut-être est-il parfois plus malaisé encore de pouvoir en présenter une nouvelle production
assez rapidement. Shadowtime est donc aujourd'hui condamné à une association qui l'altère, jusqu'à ce qu'un autre metteur en scène mette
tout son talent à le révéler au public. Il nous faut attendre…

Bertrand Bolognesi