|
© eric mahoudeau / opéra
national de paris
"salomé",
opéra de richard strauss
Opéra Bastille, Paris
27 septembre 2006
|
Sous l'étrange lumière de la lune, dans un climat
qui rappelle les diverses Îles des morts de Böcklin,
l'acte de Richard Stauss concentre le récit de la
passion d'une jeune femme pour un prophète dans le trajet
de cet astre de froide porcelaine, avançant peu à
peu jusqu'à l'éclipse. Ainsi retrouvons-nous la production
que Lev Dodin réalisait il y a trois ans pour l'Opéra
national de Paris, pendant le mandat de Hugues Gall.
Cette reprise brille avant tout par son plateau vocal. Si l'on
n'est guère convaincu par le Jochanaan de Evgueni Nikintin,
fort musical mais trop confidentiel par rapport aux dimensions de
l'orchestration, si Ulrike Mayer est un Page terne et quelque
peu instable, on distinguera l'efficacité et la fermeté
des deux soldats - Friedemann Röhlig et Scott Wilde
- dont le premier possède un timbre joliment cuivré
et mène remarquablement son phrasé. De même
appréciera-t-on la suavité et la souplesse du chant
du 1er Nazaréen, Ilya Bannik, et le quintette des
juifs, parfaitement équilibré - Wolfgang Ablinger-Sperrhacke,
Eric Huchet, Mihajlo Arsenski, Andreas Jäggi
et Yuri Kissin.
Plus que d'un trio principal, c'est d'un quatuor qu'il faudra parler
ce soir. Outre les protagonistes de la famille régnante,
on y comptera l'intéressant Narraboth de Tomislav Muek
offrant, outre une vraie présence scénique, une
belle ligne de chant et une couleur corsée dotée d'un
aigu lumineux et toujours souplement amené. L'arrivée
du couple Hérodias/Hérode vient littéralement
dynamiser la scène, tant grâce au grand métier,
au charisme qu'au format vocal des artistes qui l'incarnent. Jane
Henschel s'impose par un impact d'une ampleur incontestable
et un jeu constant, construisant une reine d'une grande classe volontiers
moqueuse, notamment sur les déné- gations idiotes
de son mari pris au piège qu'on a tendu à sa lubricité.
On le sait : Chris Merritt, dont la voix, avec le temps,
ne semble pas vouloir faiblir, est pour ainsi dire rompu au rôle
d'Hérode qu'il a beaucoup chanté ; il l'ha-bite d'une
personnalité fascinante qui le rend un peu fou et contribue
au réveil de l'action, sur une scène quelque peu inerte
jusqu'alors.
Car, il faut bien l'avouer, cette mise en scène n'est guère
passionnante ; il s'agit d'ailleurs plus d'une scénographie
qui oublie la direction d'acteur. On en retiendra quelques images,
comme cette promenade lunaire fort bien éclairée -
Jean Kalman - ou le lent recul d'Hérodias pendant
la déclaration d'amour de Salomé avec la tête
coupée ; on y pourra lire un sentiment d'hor-reur, mais aussi
d'admiration, peut-être du respect. À l'hiératisme
acadé-
mique du dispositif scénique, qui n'est pas sans rappeler
Appia, Hartmut Haenchen répond par une direction d'orchestre
plus classique que celle qu'on réserve habituellement à
l'ouvrage. Certes, il n'en oublie pas la sensualité, mais
ne semble pas admettre qu'ici, elle se loge également dans
la violence. Atténuant tout ce qui pourrait déranger
l'oreille, il propose une lecture qui s'amplifie en profondeur plus
qu'en coups d'éclats, comme un fleuve. C'est indéniablement
fort beau, d'autant qu'on y entend tous les détails d'écriture
et que chaque pupitre s'évertue à bien servir la partition
- prestation remarquable des cuivres - mais tout semble se fondre
en une conception symphonique sans autre intention dramatique.
Enfin, Catherine Naglestad est une Salomé d'exception.
Dotée d'une couleur vocale attachante, d'une belle assise
dans le grave, d'un timbre chaleureux, d'une puissance qui lui permet
de dominer la fosse au plus
fort du tutti, d'un art de la nuance et d'une expressivité
fascinante, elle ma-gnifie le personnage par sa vivacité
sur scène, dangereusement gracieu-se, et son excellence dans
la danse qu'elle mène jusqu'à la nudité sans
vulgarité, offrant sa pudeur en sacrifice non pas au vieil
Hérode mais à
la bouche du prophète.
Bertrand Bolognesi
|