manuela uhl est salome © marc ginot /
o.n.m.
"salome", opéra
de Richard Strauss
"Salomé", opéra d'Antoine Mariotte
Opéra National de Montpellier
3 et 4 décembre 2005
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Créés à quelques années de distance,
Salome de Richard Strauss
(1905) et Salomé d'Antoine Mariotte (1908)
ont pour ossature un même texte d'Oscar Wilde, écrit
pour le théâtre à la fin 1891. Si l'un comme
l'autre
a respecté la langue française utilisée par
l'écrivain, c'est une version paral-lèle du Bavarois
qui passera à la postérité, s'appuyant sur
une traduction que Hedwig Lachmann imaginait d'abord versifiée.
D'un point de vue purement littéraire, cette mise en regard
des deux uvres, au Corum de Montpellier, permet de souligner
les différentes coupures réalisées par le premier
compositeur - la captivité du frère du tétrarque,
les lamentations
du page, les diverses réactions aux présages, etc.
- et les aménagements réalisés par le second,
tels une présence amoindrie d'Hérodias ou la disparition
des Nazaréens. Carlos Wagner a recouru à une
scénographie unique pour rendre sensible ces différences
profondes : un escalier gigan-tesque qui conduit de la salle de
festin surplombant à la terrasse couverte de sable, et un
large tube tronqué pour représenter la citerne. Bien
entendu, la mise en scène varie, à part certaines
idées liées au personnage du pro-phète, comme
son apparition angélique (et non christique, comme le précise
C. Wagner), la trace de sa parole laissée sur le mur et son
surprenant baptême de la fille de Babylone.
Chez Strauss, la sauvagerie s'affiche dès le lever de rideau,
avec
trois hommes en tablier de boucher dépeçant des quartiers
de viande.
Scott Wilde est un premier soldat puissant, mais un peu heurté
; Andreï Grabowski, le second, s'avère plus souple
mais couvert par l'orchestre. Ténor brillant, au timbre doré,
Marcel Reijans incarne le jeune Syrien Narraboth, en livrée
rouge de groom. Le page qui l'accompagne porte une veste identique,
mais avec un tutu qui en souligne l'ambiguïté autant
que la fragilité. Si Delphine Galou déçoit
vocalement (problème évident de soutien), il faut
saluer ses qualités de jeu. Outre une silhouette anguleuse
et expres-sionniste habitée au mieux (avec ce crâne
chauve, comme pour les Juifs alentours, qui rappelle tant le Nosferatu
de Murnau), elle est effrayante de douleur au moment de l'assassinat,
déguisé en suicide, du jeune capitaine. Avec James
Rutherford, Jochanaan nuancé, ample et à la diction
soignée, Manuela Uhl forme un couple dramatique équilibré.
Certes, la soprano manque parfois de legato, l'air final
est laborieux, mais le timbre mordoré
et le charisme compensent les défaut techniques. Qu'elle
saute à cloche pied ou se mutile après la malédiction
du prophète, c'est une gamine capricieuse qui découvre
le pouvoir lié à son rang et à sa beauté...
mais
à qui sa mère frappe les fesses quand elle désobéit.
Gerhard Siegel,
enfin, est un Herodes sonore et nuancé.
Après une conduite expressive mais sans agressivité
de Friedemann
Layer, d'une tendre sensualité sur la danse des sept
voiles, d'une tension prenante au moment de la décollation,
c'est à un autre style musical que s'attaquait, le lendemain,
l' Orchestre National de Montpellier. En effet, dès
le prélude où l'inquiétude s'installe délicatement,
on mesure ce que l'élève de Vincent d'Indy doit à
l'impressionnisme de Debussy. A part les crescen-
do de cuivres sur ces évocations de César et des
motifs orientalistes
dignes de Shéhérazade pour la danse, le reste
de l'ouvrage conserve
cette douceur de contrastes. Pas étonnant qu'à la
création, on ait cité l'u-vre comme un exemple
de bon goût, en référence à son aînée,
accusée
d'en rajouter dans la débauche ! Ici, tout semble baigné
par le clair de lune ; le rouge cède la place au noir, les
Juifs libidineux à des serviteurs dansant sous la pluie avec
un parapluie, et Salomé semble gentiment minauder pour attendrir
le Syrien qui, peu avant son suicide, veillait dans la fumée
de sa cigarette. La danse de la princesse - là où
Manuela Uhl avançait
les yeux bandés, allant jusqu'à disparaître
derrière la citerne - est d'ailleurs
plus conventionnelle, et sa mise à mort plus elliptique.
Kate Aldrich, mezzo au timbre voilé, possède
des aigus puissants, des graves charnus qui font merveille lors
du final, mais son personnage nous intéresse moins que celui
développé la veille. Cette réserve n'est rien
en comparaison du Iokanaan de Jean-Luc Chaignaud, délicat
sur les pianissimi mais à la stabilité incertaine,
aux nuances indigentes. Nous retrouvons Scott Wilde, promu de soldat
à tétrarque, le page de Delphine Galou - décidemment
voué à faire couler le sang -, et Julia Juon,
au passé de wagnérienne, qui réjouit en Hérodias
hiératique et persiflante. Mention spéciale aux deux
soldats du jour, Fabrice Mantegna (déjà remarqué
pour son enregis-trement de Saül)
et Cyril Rovery, particulièrement clair et sonore.
Laurent Bergnach
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