© ruth walz/ opéra national de paris

"le roi roger", opéra de karol szymanowski

Opéra Bastille, Paris
18 juin 2009

 

 

 

 

 

 

 

 







 

© ruth walz/ opéra national de paris

L'entrée au répertoire de l'Opéra national de Paris d'un ouvrage non seu-lement délaissé longtemps par ses décideurs successifs mais encore quasiment oublié, voire ignoré, du plus grand nombre, constitue l'événe-ment majeur de cette fin de saison, une saison musicale 2008/2009 qu'ouvrait dès septembre la parution chez Fayard d'une biographie fort documentée du compositeur polonais : décidément, l'année serait szymanowskienne !

Couronné roi de Sicile en 1130, le Normand Roger de Hauteville, soit
Roger II, entretient à Palerme une cour tenue en grande admiration par toute l'Europe. Esthète sensible à l'intelligence aiguë, le souverain protè- gera les arts et les sciences, en tyran éclairé dirions-nous aujourd'hui
(mais tyran n'avait pas le même sens au XIIe Siècle, et nous pourrions tout aussi bien faire l'économie de l'adjectif, au fond), précieusement conseillé par le sage géographe Abu Abdullah Mohammed al-Edrisi. On l'aura com-pris : en situant son opéra, dont l'écriture du livret fut confiée à son petit-cousin Jaroslaw Iwaszkiewicz, dans une Sicile où cohabitent les influences culturelles les plus surprenantes, Karol Szymanowski plonge avec délices dans l'Orient qui le fascine, dans la Grèce antique qui l'inspire à plus d'un titre, et dans de troubles alliages mystiques où le Christ, Apollon, Dionysos et d'autres chimères croisent les mêmes eaux en un flot exalté des plus confus. Peu importe les orthodoxies respectives : tout est bon à magnifier les forces obscures, autrement dites vitales par un certain luthérien saxon qui mourut fou et de la pensée duquel beaucoup s'éprirent, soit les pul-sions ici révélées bonnes par un berger dont les prédications troublent l'ordre public, chantre d'une religion du plaisir. En 1924, en achevant son opéra, Szymanowski aura non seulement dit son fait à une certaine morale chrétienne, mais encore, par l'âpre conclusion - "se brise la chaine des illusions, s'évapore le rêve" - affirmé sa solitude tragique, sorte de volup-tueux désespoir du renoncement, peur de la brûlure du soleil. En d'autres termes, le musicien ne souhaite pas guérir ; tant mieux, car guéri, sans doute n'aurait-il pas fini l'ouvrage.

Après une version de concert jouée au Théâtre du Chatelet il y a quelques années déjà [lire notre chronique du 27 avril 2003], le public parisien peut enfin découvrir Le Roi Roger sur scène, dans une production que signe Krzysztof Warlikowski. Comme à son habitude, l'artiste polonais investit vigoureusement l'œuvre à représenter, mais nous semble cette fois pris
de court par le foisonnement qui la caractérise. Aussi place-t-il la pièce dans une sorte de famille warlikowskienne, dirons-nous, en filiation avec
les spectacles précédemment montés, d'Iphigénie à Makropoulos et Parsifal. Est-ce à dire qu'à trop produire ici et là, le metteur en scène se redirait jusqu'à en oublier les sujets qu'il touche ? Pas exactement. Nous dirons plutôt qu'un univers Warlikowski s'impose, qu'on l'aime ou non, de même que s'imposèrent des univers Tadeusz Kantor et Pina Bausch, par exemple, à ceci près, toutefois, que ces créateurs s'explorèrent dans leurs propres pièces plutôt que d'envahir des œuvres conçues par d'autres. Il n'est guère qu'au premier acte que la profusion d'images, la déambulation des caméras dans le chœur et toute une armada de références et de gad-gets scéniques, nuisent à la perception du Roi Roger. Par la suite, tout se clarifie, et l'auditeur qui n'entrerait pas dans ce monde particulier pourra
tout aussi bien l'oublier sans autre dérangement.

À la tête de l'Orchestre et des Chœurs - préparés par Winfried
Maczewski
- de l'Opéra National de Paris, Kazushi Ono souligne la riche moire de la partition, toute de miroitements scriabiniens, d'une sensualité
à s'évanouir - certes contemporain de Wozzeck (Berg) et de Die glückliche hand (Schönberg), rappelons aux amoureux de la modernité que Le Roi Roger l'est aussi de Turandot (Puccini), d'Ariadne auf Naxos (Strauss) et
du Mandarin merveilleux (Bartók), sans parler de la Sixième de Sibelius
ou, mieux encore, de la Lyrische Symphonie (in sieben Gesängen) de Zemlinsky. D'une infinie souplesse, le geste musical demeure nourri tout au long d'une représentation salutairement ininterrompue. Le plateau vocal fait impression, par l'aigu fulgurant d'Olga Pasichnik en Roxane, l'excellent Stefan Margita en Edrisi, la parfaite homogénéité de timbre et la grande autorité vocale de Wojtek Smilek en Archevêque, l'étonnante couleur expressive et la puissance du chant de Jadwiga Rappé en Diaconesse,
et par la transparence rare de l'art du ténor Eric Cutler qui livre un Berger délicatement nuancé. On saluera tout spécialement le baryton Mariusz Kwiecien dont l'évidente émission, la souplesse du phrasé, la fermeté de
la projection, le cuivre chaleureux de l'aigu, la sensibilité de l'interprétation
et l'étonnante présence scénique campent un rôle-titre captivant.

Bertrand Bolognesi