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Staatsoper Unter den Linden "pelléas
& mélisande", opéra de claude debussy Staatsoper
Unter den Linden, Berlin 31 octobre 2003 |
Ces dernières années, l'on a pu voir des productions très
différentes du chef d'uvre de Debussy. On se souvient de poésie
de la mise en scène pleine de poésie que Peter Stein en offrait
à Cardiff, accompagnée par la clarté incomparable de la lecture
de Pierre Boulez, des élucubrations de celle de Peter Sellars à
Amsterdam, de l'univers plein de sacré de la proposition de Bob Wilson
à Garnier, etc. Nous avions été littéralement bouleversés
par la version de Yannis Kokkos dont nous écrivions alors : "
...Kokkos choisit de nous hypnotiser par des aperçus de secrets indicibles.
Les personnages évoluent sur deux plans, celui du plateau, qui nous est
familier, et celui du ciel, ou du non-ciel, allez savoir, de cette histoire sombrement
close, par le jeu de leurs propres reflets ; chacun est accompagné de son
double, et c'est parfois celui-ci qui accomplit ce que chante l'autre, ou qui,
par le biais d'une lumière savante, se trouve là où le texte
suggère à peine qu'il soit. Le non-dit s'éclaire soudain,
mais c'est pour mieux nous précipiter dans les gouffres : parce que chaque
mot, chaque geste, chaque regard ont double sens, un chemin se dessine vers d'autres
lieux, plus souterrains encore, et c'est littéralement terrifiant. C'est
tout un monde qui vit dans l'obscurité apparente et que Golaud ne peut
atteindre. Il lui faut toujours tout savoir et dire, ce Golaud solitaire qui souillerait
chaque herbe de son nom latin, et qui tue parce qu'il manque lui-même de
cette pureté qu'il ne sait voir autour de lui et qu'il vénère
et réclame comme un péché de vieillard, comme la vérité
qu'il croit pouvoir trouver au-delà même de la mort de son frère
et de Mélisande, au-delà de la naissance de sa fille. Quelle violence
! C'est celle des impuissants que la poésie ne visite pas. Il fait
s'évanouir un enchantement, et ça n'a jamais été aussi
vrai (si je puis dire...) qu'avec cette mise en scène de l'ombre : tout
le public voit ce que Golaud voudrait voir, et sa présence en devient une
torture. Comme celle qu'il fait subir à Yniold, l'enfant qui se réfugiera
dès après ce traumatisme dans l'énigme de la prophétie...
".
Elle restera à nos yeux l'une des plus belle réalisations,
en marche vers une expressivité plus dangereuse qu'à l'habitude,
que le spectacle vu ce soir atteindra explicitement. Ici, il ne s'agit
plus seulement d'expressivité, mais d'expressionnisme. Créée
en mars 1991 sous les tilleuls, cette production est celle d'une très grande
dame de la scène berlinoise : Ruth Berghaus, qui réalisa
les mises en scènes du Berliner Ensemble pendant des années,
servant bien sûr le répertoire brechtien, les ouvrages de Kurt Weill
et de son époux Paul Dessau, mais aussi le jeune théâtre (Heiner
Muller, etc.). A l'opéra, elle devait apporter un regard différent
sur les classiques, notamment avec son Ring, guidé par des considérations
avant tout humaines qu'on a qualifiées d'engagées, qui l'amèneront
à réaliser le Fierabras de Schubert pour Vienne avec Abbado
(qui lui avait été présenté par Luigi Nono), et servit
volontiers les compositeurs d'aujourd'hui, créant, entre autre, l'Orpheus
de Hans Werner Henze en 1986. Elle fut également soucieuse de transmettre
son art qu'elle enseigna, et accompagna de ses conseils, avant de nous quitter
en 1996, de nombreux metteurs en scène, comme Renate Ackermann, Arila Siegert
ou Peter Konwitchny, par exemple. Pour Pelléas & Mélisande,
elle a située l'action dans un univers à la géo-métrie
déconcertante, aux angles brutaux, annonçant la cruauté intérieure
de cette histoire, dans des couleurs sombres qu'on pourrait croire à la
fois pâlies et sales. Une sorte de tertre demeure sur le plateau pendant
toute la représentation, tandis qu'aux ombres de la forêt, résumées
jusqu'à l'abstraction, succèderont un palais biscornu, un escalier
jaune disparais-sant dans une gangue de ténèbres, etc. On pense
immédiatement aux dessins de Ernst Kirchner ou Oskar Kokoschka, mais surtout
aux mystères du décor effrayant du film de Carl Mayer et Hans Janowitz,
Das Cabinet des Dr Caligari (1919). Ce dispositif va engendrer chez
les chanteurs une manière très précautionneuse de se déplacer
dans l'espace, va brouiller les repères de notre il, réussissant
ainsi à poser la question de ce qui est en bas ou en haut, va exciter
notre imagination en déséquilibrant ainsi un système d'évidences,
tout en rappelant que Maeterlinck n'était pas né de nulle part
et que sa grande connaissance des contes horribles de Ernst Theodore Amadeus
Hoffmann ne fut pas pour rien dans l'élaboration de son monde. La lumière
sculpturale raconte le drame et suggère la présence de forces inconnues
qui mèneront Golaud au pire, dominant toute l'action. Dès le début,
les personnages semblent sous l'emprise d'une sorte de fièvre, et c'est
aux fascinations et aux désastres des personnages de Hanns Heinz Ewers
que l'on songe alors. Par exemple, Mélisande est ici une séductrice.
Elle ne peut s'empêcher de séduire, il le faut absolument, et
c'est toujours en jetant à l'eau un objet précieux qu'elle attire
l'amour. Elle n'a rien d'une ondine innocente qui subit la vulgarité d'hommes
limités à leur propre grossièreté, non : elle est
coupable, sans qu'on puisse définir de quoi, peut-être d'une sorte
d'érotisme par définition, qu'elle connaît et qui la tient
debout. On en arrive à se demander de quoi elle meurt : est-ce vraiment
le geste de Golaud et la mort de Pelléas qui l'ont brisée, ou tout
simplement la naissance du bébé qui tue en elle la jeune fille que
tous cherchent à posséder parce qu'elle est la jeune fille et non
la femme ?... Chaque mot a été pesé, étudié,
si bien que s'est tissé un niveau de signi-fication d'une richesse infinie.
Par ailleurs, certains choix s'avèrent plus radicaux, et loin de suggérer
assène un sens comme un coup, toujours dans une parfaite compréhension
des possibilités du texte lui-même et en exploitant judicieusement
les climats installés par la partition. Si Kokkos montrait très
clairement que Golaud résistait à une terrible envie de meurtre,
c'est bien sûr le cas ici, mais Pelléas lui aussi aimerait occire
Golaud. La scène du berger ne laisse pas de doute : l'enfant joue avec
un énorme ballon de cuir marron, grand comme le monde, tandis qu'à
l'arrière du tertre sur lequel il se trouve passe une sinistre charrette
; pas de brebis, mais un ramassage de cadavres humains, comme par temps de peste,
pour un ... où vont-ils dormir cette nuit ? Ce n'est pas le chemin de
l'étable affreusement glaçant. Les femmes de la dernière
scène arrivent du fond avec des prie-dieu, pleureuses ou parques, qui sait
? - tandis que Mélisande monte lentement les marches jaunes de l'escalier
de nulle part jusqu'à disparaître dans une ascension qui n'en
finit plus, amenant le libérateur ...elles ont raisons. Rien de
diaphane, de flou, dans la proposition de Ruth Berghaus, et ce qu'elle nous fait
imaginer pourrait être encore bien pire que ce qu'elle nous montre. La déambulation
particulière évoquée plus haut provoque une distance
prenant judicieusement la place du symbolisme habituel. La direction de
Michael Gielen soutient parfaitement cette vision de l'opéra de
Debussy. Le son s'y trouve lui aussi comme sculpté, et les contrastes entretiennent
un relief qui n'est pas sans rappeler le romantisme qui précède,
celui de certains traits du Freischütz, principalement. Au-delà
du mystère, une lecture très articulée, lente, parfois
sombre, et un phrasé d'une profondeur fabuleuse font bien souvent entendre
Parsifal - la moins wagnérienne des ouvres de Wagner ! - dont plus
que jamais l'ouvrage parut ce soir le prolongement évident. En dépit
de quelques maladresses des cuivres, l'orchestre a su créer un climat de
danger et de sensualité aux couleurs généreuses autant que
subtiles. Sur le plateau, Rinat Shaham a pu décevoir en Mélisande,
par une émission parfois appuyée, comme trop chantée, pour
ainsi dire, et quelques intervalles approximatifs, avantagée cependant
par une belle présence en scène et un timbre qui sert bien le personnage.
La Geneviève de Barbara Bornemann était extrêmement
sonore et jouissait d'un timbre chaleureux, mais alourdit le tempo jusqu'à
la démesure tout en souffrant de sérieux problèmes de
justesse et d'un français qui mériterait des efforts plus soutenus.
Puissante également, la voix pénétrante de Kwangchul
Youn proposait un Arkel d'une très grande classe. Mais ce sont surtout
les deux frères qui nous ont convaincus. Le Golaud de Hanno Müller-Brachmann
était avantagé par un timbre très expressif, parfois envoûtant,
inquiétant, toujours bien projeté, et une diction exemplaire. Enfin,
c'était Roman Trekel qui campait un Pelléas nerveux et fébrile
dans le jeu mais d'une parfaite santé vocale, affirmant un art de la nuance
d'une sensibilité appréciable et des qualités de dictions
compa-rables. Tous deux fonctionnaient très bien ensemble sur le plateau,
vocalement, dramatiquement, et même plastiquement. Bertrand
Bolognesi |