© gilles abegg / opéra de dijon

"l'amour des trois oranges"
opéra de sergeï prokofiev

Auditorium / Opéra de Dijon
5 mai 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

Chaque saison, quand tant d'organisateurs proposent un ouvrage
de l'indéboulonnable Mozart, une intégrale Beethoven ou un marathon Chopin (on peut comprendre : la concurrence est rude !), d'autres pren-
nent le risque de surprendre leur public avec des propositions originales. C'est le cas de l'Opéra de Dijon qui entame un cycle consacré à Carlo
Gozzi (1720-1806), ce défenseur de la commedia dell'arte et farouche adversaire du réformateur Goldoni, dans la Venise du XVIIIe siècle. Parmi ses productions théâtrales, on trouve la fable qui inspira à Prokofiev son Amour des trois oranges - créé au Lyric Opera de Chicago, le 30 décembre 1921 -, L'Oiseau vert (donné en octobre prochain, où l'on retrouvera les personnages de ce soir, mais dix-huit ans plus tard), ainsi que la trame offrant à Busoni, quelques années avant Puccini, l'opportunité de faire chanter la princesse Turandot (mars 2011).

De cette farce burlesque mêlant féérie, surréalisme et symbolisme, Sandrine Anglade propose une vision sans exubérance, préférant le décalage poétique tout en légèreté. Dans sa mise en scène intégrant de jeunes figurants, il suffit que Truffaldino soit cuisinier au palais, qu'une partie du chœur revête un pyjama, que Fata Morgana apparaisse dans un nuage de fumée, que les défilés s'effectuent sous des casques-casseroles et que des ballons de baudruche esquissent les oranges pour signifier cette "envie de retour vers l'enfance". Le décor est lui aussi minimaliste : cinq parois amovibles forment tout d'abord une petite pièce au centre du plateau, s'écartent pour devenir un labyrinthe au château de Créonte, puis un mur de nuages dans le désert.

A part Bernard Deletré (Roi de Trèfle caverneux et terne) et Lucie Roche (Clarice instable), la distribution vocale offre peu de déceptions. Déjà dirigé dans le rôle par Pelly [lire notre critique du DVD], Martial Defontaine jouit d'une voix saine et claire, quoiqu'un peu éraillée vers la fin. Eric Huchet (Truffaldino) se montre vaillant autant que nuancé. Hélène Bernardy
incarne Fata Morgana avec puissance et rondeur, appréciée tout comme
la Smeraldine corsée et expressive de Carine Séchaye. Francis Dudziak offre muscle et souplesse à Pantalon, tandis que Laurent Alvaro (Léandre) s'avère impeccable, comme souvent - au Théâtre du Châtelet, notamment (Le Luthier de Venise, The Fly).

Délicat mais lointain, l'Orchestre Dijon-Bourgogne (fusion de la formation travaillant au sein de l'Opéra avec la Camerata de Bourgogne, réalisée en janvier de l'an passé) met quelque temps à s'imposer et l'on aurait aimé que Pascal Verrot fût parfois plus incisif. Lié temporairement, en ce qui
le concerne, avec celui de l'Opéra Théâtre de Limoges, le Chœur remplit efficacement sa part du contrat.

Laurent Bergnach