© gérard amsellem

"l'affaire makropoulos", opéra de Leoš Janácek

Opéra de Lyon
3 juin 2005

 

 

 

 

 

 

 



* film de Marcel Lherbier, 1924

Troisième volet du cycle Janacek, Vec Makropulos est l'avant-dernier ouvrage lyrique du compositeur, créé à Brno en décembre 1926 - l'ultime pierre de ce jardin devait être De la maison des morts, rendue publique quelques mois après la mort de l'auteur. Une nouvelle fois, c'est le musi-cien lui-même qui en écrivit le livret, adapté de la pièce éponyme de Karel Capek, qui nous éloigne des milieux ruraux évoqués dans Katia Kabanova ou Jenufa. Pour autant, nous retrouvons une constante : la présence de la superstition, la proximité de la magie, de la sorcellerie ou de l'alchimie. De même retrouvons-nous Anja Silja, sévère Kostelnicka avant-hier, ancienne - et mémorable - Lulu glissée aujourd'hui dans le rôle - qu'on pourrait croire taillé sur mesure - d'Emilia Marty. Les soirées se suivent et ne se ressem-blent pas : David Kuebler convainc bien mieux ce soir, campant un Gregor vaillant et fiable, au timbre étonnamment solide. Steven Page offre à Prus un chant nuancé et une couleur idéale. Le vieux Vitek, perdu dans les dossiers de l'avocat, bénéficie de la présence bienvenue de Neil Jenkins, tandis que Yosep Kang est un Janek attachant et efficace. Saluons égale-ment l'apparition drôlissime de Ryland Davies en Hauk, et l'irréprochable machiniste de Jean-Richard Fleurençois. Tout extérieure dans le rôle de l'exaltée Krista, Jessica Miller mène prudemment mais sûrement son chant. Enfin, contremaître mercredi, Dikoï hier, Jonathan Veira aura été présent dans les trois spectacles, puisqu'il est maintenant Kolenaty, qu'il joue avec beaucoup d'à propos. Plus stable que les autres jours, la voix
du baryton n'accuse cette fois que ses qualités, ce dont on ne saurait
que se réjouir.

Pour Makropulos, Nikolaus Lehnhoff a imaginé un espace scénique manifestement urbain, dont l'esthétique s'affirme fortement inspirée des architectures conçues à Prague dans les années où la pièce de Capek
fut représentée. Aux épaisses briques de vitre si caractéristiques répon-dent les dimensions du vaste hall où se succèdent les divers lieux d'action (cabinet de Kolenaty, coulisses de l'opéra, chambre d'hôtel), l'applique cu-biste surplombant la porte côté jardin, ou encore la présence de certains matériaux ; tout indique l'emprunte des Belada, Kotera, Herbst, Gocar, Janak, et bien sûr Adolf Loos (d'ailleurs originaire de Brno). La particula-
rité de ce décor, c'est qu'il bouge imperceptiblement, allégorie du temps nous aidant peut-être à nous identifier à l'énigmatique, Emilia Marty, Ellian MacGregor, Elina Makropulos, car le mouvement du monde doit bien lui sembler ridiculement vaine et minuscule après trois cent vingt et un ans d'existence !... Ce dispositif est également très pratique, permettant un changement perpétuel qui vient lier comme par miracle les trois actes.
Plus anecdotique apparaîtront les montagnes derrières l'arc de tulle du couloir et la suspension d'un piano de concert à l'envers : certes, il n'est
pas malvenu que le surréalisme de Capek rencontre ces images de Ernst et Dali, mais cela nourrit-il vraiment le spectacle d'autre chose que d'une référence notoire de plus ? L'à-propos de ingrédients est remarquable, mais ne parvient guère à porter son sujet vers des démesures sensées ; à tel point que cette belle scène demeure presque exclusivement décorative, comme l'impressionnante parure de la Diva à l'acte II, sorte d'Inhumaine* magistrale.

La direction de Lothar Koenigs imprime une urgence bienvenue à la partition, tendant au maximum le suspens d'une enquête un rien loufoque qui n'a d'égales que certaines pellicules légendaires. Un grand bravo aux musiciens de l'Orchestre de l'Opéra de Lyon pour la richesse de couleur
et la dynamique ténue qu'ils offraient à l'œuvre.

Bertrand Bolognesi