© Monika Rittershaus

"albert herring", opéra de benjamin britten

Komische Oper, Berlin
28 mars 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




© Monika Rittershaus

Il semblera assez naturel que Le Rosier de Madame Husson, la nouvelle
de Maupassant, ait inspiré Benjamin Britten qui en fit un opéra en trois actes, créé à Glyndebourne en 1947. Bien entendu, le compositeur ne
s'en tint pas à la seule drôlerie du sujet, s'attachant avant tout à révéler
cette énième fable de la féroce imbécillité du monde qui jamais ne lais-
sera l'innocence tranquille, s'ingéniant à la moquer, manipuler, détourner, abuser et parfois détruire ; on en n'attendrait pas moins du futur auteur de The Turn of the Screw ou de Billy Budd, toujours engagé dans un combat contre une morale non seulement hypocrite mais criminelle.

Plutôt que d'alourdir le spectacle par des changements de décors fréquents, l'ingénieuse mise en scène de Willy Decker invente un lieu que quelques transformations aisées sauront modifier en tenant compte des indications du livret. Ainsi, l'action ne commence-t-elle pas dans le salon de Lady Billows, mais dans un jardin public, dénominateur commun des trois actes. Lorsque le public entre, le rideau est levé : sur scène, une douzaine de transats nous tournent le dos, orientés en éventail vers un kiosque à musique où siègent pupitres et chaises ; et tandis que la salle se remplit, les musiciens s'installent sur l'estrade, les villageois entrent sur scène, prennent place dans les transats où un grand gamin affairé, en tablier blanc, leur distribue des rafraîchissements. La situation prend donc le dessus sur la représentation de tel lieu plutôt qu'un autre, ce qui semble aller de soi. Lorsqu'il sera question de retrouver Albert dans l'épicerie de
sa mère, il suffira de faire tourner le plateau jusqu'à faire apparaître l'arrière de la gloriette encombré d'un frigo, de cartons d'alcool, de cagettes, bref :
de tout se qui définit les coulisses d'une kermesse. De même le deuxième acte se contente-t-il d'habiller le jardin d'un attirail de cocardes et drapeaux britanniques préparant le Sacre du Roi de Mai. Evitant un retour à l'épicerie pour la scène 2, c'est en faisant sortir les personnages pendant le fort beau nocturne des bois qui suit l'épisode du hoquet que l'on permet à Herring
de se retrouver seul et de s'interroger. Et parce que la chape protectrice de maman est une prison, que le ridicule de ce Sacre est honteux, c'est vers
la salle et le public, donc vers la vraie vie, qu'Albert s'échappera. L'enquête du troisième acte est donc toute tournée vers le public, soudain désigné comme entité maléfique par ces même villageois dont on a pu observer tous les vilains petits péchés lors du banquet !

L'ouvrage de Britten semble avoir particulièrement fécondé l'imagination
de Willy Decker qui ne s'est pas contenté d'en concevoir l'espace à la fois pratique et porteur de sens, mais sut l'utiliser en construisant une véritable direction d'acteurs, exigeante et précise, tout en ménageant quelques effets irrésistibles. Par exemple : la cagnotte offerte par le village est un cochon rose en porcelaine, de sorte qu'Albert se retrouvera avec un livre sous un bras, une tête de goret sous l'autre, une couronne de fleurs sur la tête, une médaille sur la poitrine ; bien sûr, c'est fort drôle, mais le metteur en scène n'hésite pas à pousser le ridicule si loin qu'il fait naître une compassion attristée. Plus anodine, on pourra également citer la répétition du chœur
des filles, ou la cruelle mise à l'air que les gamines font subir au héros et dont le garçon boucher viendra le délivrer. Avec une distribution idéalement caractérisée, le spectacle offre des personnages tranchés, servis par une équipe excellente. Si Nanco de Vries est peu convainquant en Gedge (sou-vent engorgé), Peter Renz donne un Maire sonore, et Christiane Oertel est une Mrs. Herring efficace dont on put goûter la richesse de timbre et la fort belle ligne de chant. Florence Pike est ici une sombre taupe tenant à la fois de la bigote et du détective, campée par Diane Pilcher dont l'opulent mezzo offre de fort beaux passages. Lady Billows se bat visiblement contre une sensualité qui pourrait facilement la dominer : violette comme un évêque, arborant la fourrure d'une bête sauvage et un comportement de sergent,
le trouble qui suit la bise faite au jeune Roi révèle une autre femme…
La prestance de Ursula Perm, tout comme la fulgurance de son aigu, des-sinent parfaitement ce personnage. Hagen Matzeit est un Sid remarquable et attachant qu'il magnifie d'une voix large et puissante au timbre corsé qu'il sait utiliser avec nuance et discernement, et s'avère bon comédien. Enfin,
le rôle-titre est confié à Finnur Bjarnason que nous avions eu le plaisir d'entendre dans le rôle du Prince de L'amour des trois oranges ici même ;
il compose finement un personnage d'une crédibilité étonnante, grand gentil garçon tout doux, qu'il évite de trop tourner en dérision, et qu'il chante d'une voix toujours en retenue, ce qui n'est pas facile, offrant l'égalité d'une couleur joliment mozartienne.

En fosse, Jin Wang propose une lecture précise et soignée sachant
profiter de la suavité des cordes lorsqu'il le faut. Il souligne discrètement
la personnalité de la partition : l'importance narrative du piano de Death
in Venice
ou de The turn of the Screw, par exemple, la brève évocation de Tristan lorsque Sid verse l'alcool dans la limonade d'Albert, philtre d'un genre nouveau. Bref : tous les ingrédients sont réunis pour passer un excellent moment.

Bertrand Bolognesi