© patrice nin

"die frau ohne schatten"
opéra de richard strauss

Théâtre du Capitole, Toulouse
6 octobre 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© patrice nin
Le 10 octobre 1919, le public viennois retrouvait une nouvelle histoire
de souveraine à travers Die Frau ohne Schatten Richard Strauss se penchait sur le destin d'une Impératrice inféconde, après s'être inspiré de Salomé, d'Elektra, et de la Princesse von Werdenberg, soit la Maréchal du Rosenkavalier. Quelques mois après la création de cet ouvrage, il nous montrait deux héroïnes : Zerbinette et la Prima Donna, dans Ariadne auf Naxos, presque trois déjà, en comptant le rôle travesti du compositeur. Cette trinité devait trouver à s'affirmer avec Die Frau ohne Schatten où l'Im-pératrice se dispute la vedette avec la Nourrice et la Teinturière. Mêlant ici ses récentes velléités d'honorer l'héritage du passé classique à ses plus audacieuses expériences de jeune créateur, Strauss livrait alors une partition génialement hybride, faisant s'opposer une articulation élégante, des finasseries chambristes inouïes, à divers heurts et accès de violence volontiers wagnériens.

La nouvelle production du Capitole repose principalement sur ce grand choc, tant pour la mise en scène que la direction musicale. Car, au pupitre, Pinchas Steinberg saisit immédiatement l'auditeur par une conduite vigou-reuse et musclée qui, à travers une dynamique infiniment sensible, trace
un chemin émotionnel irrésistible qui nous emporte dans les miasmes surnaturels qu'évoque l'orchestration dont chaque détail bénéficie ce soir d'un soin méticuleux. Les couleurs y sont toujours dangereuses, l'énergie canalisée, l'expressivité prête à bondir, et l'angoissant mouvement géné-
ral se révèle sinueux, dessinant un paysage sonore parfois terrible qui stimule l'imagination.

Pour La femme sans ombre, il faut des voix capables non seulement de dominer la démesure de certains passages d'orchestre, comme dans Elektra, mais des voix conduisant elles-mêmes cette démesure. Réunir une distribution qui observe cette évidence tout en répondant aux exigen-ces plus spécifiquement musicales de l'ouvrage n'est pas chose facile.
La scène toulousaine peut s'enorgueillir d'avoir relevé ce défi, avec un
plateau vocal d'exception. Les trois personnages féminins principaux
ravissent l'écoute, honorant idéalement la partition, grâce à des moyens impressionnants, autrement dit un impact grand-format, un art précieux
et une présence scénique presque écrasante. La souplesse de Riccarda Merbeth en Impératrice étonne et séduit, notamment dans la sublime cri-
se de culpabilité, le timbre sulfureux de Doris Soffel ménage un phrasé d'une onctuosité effrayante à La Nourrice, s'appuyant sur un grave d'une excitante expressivité pour lancer d'autant mieux un aigu large et plein, tandis que l'insolente fulgurance vocale de Janice Baird [lire nos chroni-ques de Turandot en Avignon, d'Elektra à Toulouse et à Nantes], qui se
joue des intervalles redoutables de la partition, emporte les suffrages. Lorsqu'on aura précisé que chacune porte son rôle au plus haut degré d'interprétation, le lecteur nous excusera sans doute de parler, pour une fois, d'une distribution de rêve, pour une soirée où l'on surprit quelques auditeurs poignardés bouche ouverte à leur fauteuil, à la fin de l'Acte II,
par exemple.

Le spectacle fonctionne sur un dispositif scénique ingénieux. Un large escalier en trois sections et deux niveaux occupe toute le cadre de scène. Lorsqu'il se lève lentement durant les transitions instrumentales - en un mouvement d'ailleurs assez impressionnant -, il laisse apparaître dans
un halo étuvé l'atelier-maison de Barak, soit un espace sombre et mal-
sain dont trois réservoirs peu ragoûtants délimitent le fond. Réduit au plus simple, ce décor d' Ezio Frigerio sait pourtant se faire ornemental lorsqu'il
le faut, en totale adéquation avec la musique de Strauss, comme nous la décrivions plus haut. Pour finir, la structure formera un quai où accostera
la barque de la Nourrice et de l'Impératrice, en contrebas du Temple, figuré par une sorte de mur oxydé où perce une large porte. Tout à fait en accord avec cette conception, Franca Squarciapino a réalisé des costumes qu'on soupçonne d'académisme au premier regard, mais qui scintillent bientôt
de mille détails, dans une chatoyante esthétique Jugendstill. Loin de se contenter de placer les protagonistes dans cet écrin, Nicolas Joel a cons-truit chaque personnage, faisant appel à toutes les ressources drama-tiques des artistes. Le résultat est prodigieux !

Die Frau ohne Schatten compte deux rôles masculins non négligeables : l'Empereur et le teinturier Barak. Ce dernier est confié à Andrew Schroe-
der
[lire nos chroniques du Roi Arthus à Bruxelles et du Nez à Nantes] qui accuse un format trop confidentiel, tout en présentant une prestation qui retient cependant l'attention. En revanche, Robert Dean Smith [lire notre chronique des Gurrelieder à Strasbourg] s'avère un Empereur lumineux usant d'un aigu d'une formidable souplesse. Les rôles secondaires ne
sont pas en reste, avec Samuel Youn qui campe un Messager des Esprits simplement monumental, Silvia Weiss qui offre un timbre charmant à l'im-pact irréprochable au Gardien des portes du Temple, l'Apparition élégante et claire de Martin Mühle, l'égalité déroutante et infaillible de Qiu Lin Zhang, idéale pour la Voix venue d'en-haut, tandis que Gregory Reinhart propose un convainquant Manchot. Enfin, l'on n'oubliera pas de saluer le Chœur
et la Maitrise du Capitole, préparés par Patrick Marie Aubert.

Bertrand Bolognesi