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"die frau ohne schatten"
opéra de richard strauss
Théâtre du Capitole,
Toulouse
6 octobre 2006
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Le 10 octobre
1919, le public viennois retrouvait une nouvelle histoire
de souveraine à travers Die Frau ohne Schatten où
Richard Strauss se penchait sur le destin d'une Impératrice
inféconde, après s'être inspiré de Salomé,
d'Elektra, et de la Princesse von Werdenberg, soit la Maréchal
du Rosenkavalier. Quelques mois après la création
de cet ouvrage, il nous montrait deux héroïnes : Zerbinette
et la Prima Donna, dans Ariadne auf Naxos, presque trois déjà,
en comptant le rôle travesti du compositeur. Cette trinité
devait trouver à s'affirmer avec Die Frau ohne Schatten
où l'Im-pératrice se dispute la vedette avec la Nourrice
et la Teinturière. Mêlant ici ses récentes velléités
d'honorer l'héritage du passé classique à
ses plus audacieuses expériences de jeune créateur,
Strauss livrait alors une partition génialement hybride, faisant
s'opposer une articulation élégante, des finasseries
chambristes inouïes, à divers heurts et accès de
violence volontiers wagnériens.
La nouvelle production du Capitole repose principalement sur ce
grand choc, tant pour la mise en scène que la direction musicale.
Car, au pupitre, Pinchas Steinberg saisit immédiatement
l'auditeur par une conduite vigou-reuse et musclée qui, à
travers une dynamique infiniment sensible, trace
un chemin émotionnel irrésistible qui nous emporte
dans les miasmes surnaturels qu'évoque l'orchestration dont
chaque détail bénéficie ce soir d'un soin méticuleux.
Les couleurs y sont toujours dangereuses, l'énergie canalisée,
l'expressivité prête à bondir, et l'angoissant
mouvement géné-
ral se révèle sinueux, dessinant un paysage sonore
parfois terrible qui stimule l'imagination.
Pour La femme sans ombre, il faut des voix capables non
seulement de dominer la démesure de certains passages d'orchestre,
comme dans Elektra, mais des voix conduisant elles-mêmes
cette démesure. Réunir une distribution qui observe
cette évidence tout en répondant aux exigen-ces plus
spécifiquement musicales de l'ouvrage n'est pas chose facile.
La scène toulousaine peut s'enorgueillir d'avoir relevé
ce défi, avec un
plateau vocal d'exception. Les trois personnages féminins
principaux
ravissent l'écoute, honorant idéalement la partition,
grâce à des moyens impressionnants, autrement dit un
impact grand-format, un art précieux
et une présence scénique presque écrasante.
La souplesse de Riccarda Merbeth en Impératrice étonne
et séduit, notamment dans la sublime cri-
se de culpabilité, le timbre sulfureux de Doris Soffel
ménage un phrasé d'une onctuosité effrayante
à La Nourrice, s'appuyant sur un grave d'une excitante expressivité
pour lancer d'autant mieux un aigu large et plein, tandis que l'insolente
fulgurance vocale de Janice Baird [lire nos chroni-ques de
Turandot en Avignon, d'Elektra
à Toulouse et à Nantes],
qui se
joue des intervalles redoutables de la partition, emporte les suffrages.
Lorsqu'on aura précisé que chacune porte son rôle
au plus haut degré d'interprétation, le lecteur nous
excusera sans doute de parler, pour une fois, d'une distribution
de rêve, pour une soirée où l'on surprit quelques
auditeurs poignardés bouche ouverte à leur fauteuil,
à la fin de l'Acte II,
par exemple.
Le spectacle fonctionne sur un dispositif scénique ingénieux.
Un large escalier en trois sections et deux niveaux occupe toute
le cadre de scène. Lorsqu'il se lève lentement durant
les transitions instrumentales - en un mouvement d'ailleurs assez
impressionnant -, il laisse apparaître dans
un halo étuvé l'atelier-maison de Barak, soit un espace
sombre et mal-
sain dont trois réservoirs peu ragoûtants délimitent
le fond. Réduit au plus simple, ce décor d' Ezio
Frigerio sait pourtant se faire ornemental lorsqu'il
le faut, en totale adéquation avec la musique de Strauss,
comme nous la décrivions plus haut. Pour finir, la structure
formera un quai où accostera
la barque de la Nourrice et de l'Impératrice, en contrebas
du Temple, figuré par une sorte de mur oxydé où
perce une large porte. Tout à fait en accord avec cette conception,
Franca Squarciapino a réalisé des costumes
qu'on soupçonne d'académisme au premier regard, mais
qui scintillent bientôt
de mille détails, dans une chatoyante esthétique
Jugendstill. Loin de se contenter de placer les protagonistes
dans cet écrin, Nicolas Joel a cons-truit chaque personnage,
faisant appel à toutes les ressources drama-tiques des artistes.
Le résultat est prodigieux !
Die Frau ohne Schatten compte deux rôles masculins
non négligeables : l'Empereur et le teinturier Barak. Ce
dernier est confié à Andrew Schroe-
der [lire nos chroniques du Roi Arthus
à Bruxelles et du Nez à
Nantes] qui accuse un format trop confidentiel, tout en présentant
une prestation qui retient cependant l'attention. En revanche,
Robert Dean Smith [lire notre chronique des Gurrelieder
à Strasbourg] s'avère un Empereur lumineux usant d'un
aigu d'une formidable souplesse. Les rôles secondaires ne
sont pas en reste, avec Samuel Youn qui campe un Messager
des Esprits simplement monumental, Silvia Weiss qui offre
un timbre charmant à l'im-pact irréprochable au Gardien
des portes du Temple, l'Apparition élégante et claire
de Martin Mühle, l'égalité déroutante
et infaillible de Qiu Lin Zhang, idéale pour la Voix
venue d'en-haut, tandis que Gregory Reinhart propose un convainquant
Manchot. Enfin, l'on n'oubliera pas de saluer le Chur
et la Maitrise du Capitole, préparés par Patrick
Marie Aubert.
Bertrand Bolognesi
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