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© andrea kremper
"fidelio", opéra
de ludwig van beethoven
Pfingstfestspiele
Festspielhaus, Baden Baden
3 mai 2008
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En collaboration avec le Teatro Real (Madrid) et les opéras
de Modène, Ferrare et Reggio Emilia, le Festspielhaus de
Baden Baden présente ce soir la première de
sa nouvelle production de Fidelio, qui sera donnée
ici à quatre reprises. Chris Kraus signe une mise
en scène qui s'interroge pertinemment sur les enjeux du pouvoir,
sur les Lumières et leurs détour-nements souvent
pervers, et qui, au risque de quelques huées bien plutôt
pâles aux saluts, affirme sans hésiter une vision noire
dont le réalisme juxtapose sans complaisance des stimuli
antagonistes qu'elle rend d'autant plus parlants. L'affreuse machine
de Guillotin - que ses contem-porains purent toutefois estimer plus
humaine que les modes d'exécution pratiqués avant
elle, scrupuleusement administrés selon des considé-
rations de castes (le célèbre couperet paraît,
à ce titre, le symbole le plus percutant de la démocratie
!) - y est omniprésente, utilisée comme pivot de la
scénographie. Quoi de plus naturel, dans une prison où
l'on tue, que de voir Jaquino offrir des roses à sa belle
sur la planche qui étanche le sang des condamnés ?
Quoi de plus juste que l'horreur quotidienne qu'ont à y vivre
les personnages nous soit imposée comme une banalité
dont l'habitude qu'ils en ont savent faire abstraction ? Ici, l'on
déclare son amour tandis que dans un moite clair-obscur les
soldats dévêtent un bientôt-mort, l'on
parle mariage tandis qu'un corps se tortille devant l'imminence
de sa décollation, définitivement installé
sur la mécanique - dont le premier exemplaire fut construit
par un certain Tobias Schmidt, facteur de clavecin, l'histoire elle-même
ne dédaignant pas les charmes d'un humour souvent féroce.
Cette étrange fréquentation souligne, à travers
leur bonne humeur, l'innocence de Marzelline et de son brave soupirant,
l'amour sachant n'être que pur, semble-t-elle nous rappeler.
Sans amour, un Pizarro en fauteuil roulant, perdu dans une armada
d'impuissantes potions qu'on devine plus charlatanesques que médicales,
concentre la face obscur de l'intrigue ; effrayant, ce quasi vampire
culpabilise autrui de ses propres maux, ga-gnant en pouvoir ce que
sa santé lui enlève, tout en refusant la piété
: il est emporté, intraitable, monstrueux, bref : humain
rien qu'humain. La révélation de l'identité
de Leonore, autrement dit la triomphante épiphanie de l'amour,
le précipite à terre, sans ses béquilles. Et
c'est bien le caractère sacré du désir amoureux,
surgissant par-delà ses trivialités mêmes, que
s'ingénie
à dévoiler ce spectacle, plutôt qu'à
limiter sa portée à l'anecdotique fable
de la fidélité. Tous n'en étant pas frappés,
le fauteuil du tyran devient l'ins-trument d'un rite défoulatoire
qui se déchaîne sous l'il manipulateur de l'Eglise
- Fernando est Cardinal, ce soir -, souriant benoîtement devant
le déploiement d'une réjouissante naïveté
qu'elle n'aura jamais ; de fait, la République se revendiquera
bientôt fille de Rome, comme chacun sait.
C'est plus que jamais l'intense spiritualité de l'amour
qui traverse l'inter-prétation saisissante de Claudio
Abbado, à la tête du Mahler Chamber Orchestra
dont il stimule le meilleur. Alternant les climats, l'urgence de
l'Ouverture bouleverse dès l'abord. Le profit des silences
précipite vigou-reusement l'écoute dans la tourmente
d'une articulation à la fois souple
et tonique. Abbado introduit chaque aria par un dessin subtil
de l'intention, sans départir de la gravité générale
qu'il tisse toujours plus certainement. Les transitions opèrent
avec majesté, dans une confondante souplesse
du geste orchestral. Le maestro révèle l'étrange
et paradoxale fluidité de l'effervescence beethovenienne
qu'en permanence il sait tendre sans rompre.
Scrupuleusement classique dans son approche, Abbado conduit un
plateau vocal d'une dimension plutôt chambriste dont les ensembles
- redoutables, rappelons-le - bénéficient d'un rare
équilibre. On ne man-
quera pas de saluer la vaillance des Arnold Schönberg Chor
et Coro de
la Communidad de Madrid. Deux voix nous laisseront néanmoins
émettre quelques réserves : le chaleureusement timbré
Fernando de Diogenes Randes, d'abord, dont le chant élégant
manque de présence ; le Florestan spinto à
souhait au grave sourd et à l'impact décidément
trop maigre de Clifton Forbis. Usant d'une belle lumière
de l'aigu et ménageant un phrasé toujours gracieux,
Jörg Schneider donne un Jaquino idéal. Conduisant
exquisément la nuance qu'elle circonscrit dans un legato
d'une fraîcheur tendre, la Marzelline de Julia Kleiter
convainc. En Rocco, Giorgio Surian colore délicatement
le haut-médium, arborant par ailleurs un chant ferme
à l'assise robuste ; il soigne la dynamique qu'il rend pertinemment
expres-sive. L'on ne rencontre guère l'excellent Alfred
Dohmen dans des composi-tions aussi noires que son Pizarro,
génialement détestable - le Hollandais n'est pas un
démon mais un damné, sans parler de ses Amfortas,
Wotan, Sachs ou Jochanaan, par exemple. C'est pourtant de sa présence
toujours évidemment humaine qu'il sert le rôle, plutôt
que de le limiter à une figure : le personnage est remarquablement
construit et se prévaut d'une presta-tion vocale somptueuse.
Enfin, discrètement véhémente, dans une couleur
toujours égale qui jamais ne ternit l'incarnation, le séduisant
velours de la voix d'Anja Kampe livre une Leonore évidente.
Bertrand Bolognesi
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