© marc ginot / opéra national de montpellier

"don giovanni"
opéra de wolfgang amadeus mozart


Opéra National de Montpellier
30 mars 2008

Peut-être parce qu'on est dans la ville du musée Fabre, qui accueille de nombreux tableaux de Soulages, on pense à une phrase du peintre sur sa couleur favorite, le noir : "une couleur violente mais qui incite à l'intériorisa-tion". Comment mieux définir la réalisation de Don Giovanni dans la palette de Jean-Paul Scarpitta ? Par des dégradés de noirs et de gris, le metteur en scène accentue les aspects les plus sombres de l'opéra : de la violence des appétits sexuels, du déchaînement des passions, de la soif de liberté, ne peut naître qu'un destin tragique, à la mesure de la démesure du libertin. Mais, au delà de cet outre-noir, par le raffinement de la mise en scène, l'épure de la scénographie et la retenue des mouvements, ce Don Giovanni devient une œuvre intimiste où le héros semble presque étonné des trou-bles qu'il suscite. Que nous dit exactement Jean-Paul Scarpitta de Don Juan ? Qu'au fond, il expérimente à chaque fois son pouvoir sur autrui, les femmes, Leporello et même Dieu. S'il ne gagne pas à tous les coups, le plaisir est dans le pari, comme pour tout vrai joueur.

Si globalement la mise en scène très esthétisante de Scarpitta séduit par son impact visuel, on est néanmoins gêné par certains partis pris. Ainsi de la gestuelle du héros dont les manières affectées efféminent le personna-ge, lui ôtant sa charge virile - même si d'aucuns pourraient y lire un surcroît d'insolence et de perversité. Plus regrettable, des scènes cruciales man-quent leur effet : l'apparition du Commandeur en être de chair et de sang banalise ce moment dramatique de l'opéra, tout comme la mort de Don Giovanni, tombant lentement sous le poids d'un lustre, atténue la violence
et la portée de ce qui est en train de se (dé)jouer.

Au-delà de ces quelques faiblesses, le principal embarras de la mise en scène est… la direction musicale, aussi grise que les décors, mais avec des résultats opposés. A la tête du Concert spirituel, Hervé Niquet réussit le pari d'enlaidir l'ouverture - un comble ! Son acide, absence de discours, tempo trop rapide. Par la suite, ce sont les tempi qui pèchent le plus sou-vent par leur irrégularité : accélérés ou à l'inverse inexplicablement ralentis.

Plus homogènes sont les voix, même si aucune ne fait figure de révélation.
Dans le rôle-titre, le baryton Franco Pomponi est de bonne tenue, quoique un peu trop effacé, jusqu'à chanter son Deh vieni alla finestra pianissimo avant la reprise. Le Commandeur, Petri Lindroos, manque quelque peu
de profondeur au 1er acte, mais se rattrape au deuxième. Cyril Auvity
(Don Ottavio) ne convainc pas lors de son premier duo avec Donna Anna, à cause d'un ralentissement en décalage avec sa fiancée ; en revanche, ses deux airs suivants laissent découvrir un timbre agréable et un style raffiné dont on regrettera seulement, ça et là, une certaine raideur. Leporello - Henk Neven - est bon comédien, bien que sa voix gagnerait à être projetée davantage, tandis que Nicolas Courjal (Masetto) fait entendre un timbre superbe qui, dans son Ho capito, aurait pu être plus brillant avec un rythme plus entraînant. Côté femmes, Raffaella Milanesi (Donna Anna) se tire honorablement d'une partition difficile, malgré des aigus tendus ; sans doute est-elle encore trop jeune pour convaincre pleinement dans ce rôle qui exige plus de maturité vocale. Isabelle Cals déçoit en Donna Elvira dont la tessiture ne lui convient pas vraiment. Anna Kasyan compose, quant à elle, une Zerline très crédible. Quel dommage que le duo La ci darem la mano manque son effet par la faute, encore une fois, des tempi. Don Giovanni ou le dissolu tempo !

Isabelle Stibbe