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© alain kaiser / opéra
national du rhin
"Benvenuto Cellini",
opéra de Hector Berlioz
Opéra National du Rhin, Strasbourg
20 janvier 2006
© alain kaiser / opéra national
du rhin
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En montant Benvenuto Cellini, premier composé parmi
les opéras
d' Hector Berlioz, l'Opéra National du Rhin nous offre
une occasion rare.
Très peu portée à la scène, et pratiquement
jamais en France depuis les désastreuses représentations
de Paris lors de sa création en 1838, c'est une uvre
foisonnante. Maintes fois remaniée par le compositeur - et
présentée ici dans sa version initiale, enrichie de
certaines variantes ulté- rieures - elle multiplie les audaces
musicales et devance Wagner d'une trentaine d'années par
la hardiesse de son harmonie et l'entrelacs de
ses plans sonores. Quant à son livret, mélangeant
les genres au-delà des conventions du temps - opera seria,
ou semi-seria ? Comédie bourgeoise ou célébration
de l'artiste ? -, il rappelle la sensibilité qu'ont eu les
"enfants du siècle" au théâtre de
Shakespeare et à la valse contradictoire des sen-timents.
Les personnage, installés au milieu du XVIe siècle
par de bien rapides références (le carnaval, quelques
épisodes tirés des Mémoires du Cellini
original), sont plus évidemment fils et filles des années
30 du XIXe siècle, projetés dans la Rome que Berlioz
a cherchée en vain lors de son séjour à la
Villa Médicis. Derrière les masques : l'auteur et
son temps.
C'est ce fil directeur que la mise en scène de Renaud
Doucet entend
suivre. En déployant l'espace dramatique autour d'une identification
de Cellini à Berlioz, il bâtit un jeu de correspondances
où "ciseleur" signifie "musicien", et
Persée
l'opéra Cellini lui-même.
La ressource principale
de cette interprétation jaillit de l'étourdissante
scène de carnaval, tableau central et foyer dramatique de
l'uvre où se noue le passage de la comédie à
la tragédie. La mise en espace, des mieux servie par les
décors et costu-mes d' André Barbe, fait ici
des merveilles. Point focal du tableau, la panto-mime façon
commedia dell'arte qui réexpose la situation du premier
acte, fait traverser le temps de l'uvre à ses acteurs,
doubles muets des per-sonnages, afin de porter soutien au Cellini-musicien
dans sa quête du Cellini-opéra. Le décor
en abyme, si bellement mis en relief par les lumiè- res de
Guy Simard, vient en appui de cette lecture pour le moins
baroque : les découpes monumentales du profil du Persée,
sans doute le plus célè- bre des bronzes du Cellini-sculpteur,
au travers desquelles apparaît un portrait de Berlioz ou La
tête de Méduse du Caravage, le redoublement des
balcons du premier acte par une reproduction d'un tableau XIXe siècle,
cette fois, mais illustrant une scène de carnaval, la multiplication
des points de fuite et le repli des perspectives - par exemple dans
la belle superposition au second tableau de l'Acte II de l'atelier
de Cellini et de la forge où travaillent les ouvriers.
On peut cependant regretter que le propos ne soit pas tenu jusqu'au
bout. Il nous semble par exemple que le Persée ne
peut fonctionner com-me analogue de l'uvre de Berlioz qu'à
n'apparaître jamais, au moins jus-qu'à la scène
finale. La reproduction de son plâtre au premier tableau de
l'Acte II, non contente d'être assez laide, est à ce
titre encore mal venue.
Promesse de l'uvre achevée, elle vaut pour
la
partition du Cellini qui
sort de la forge au dénouement de l'opéra, et qu'annoncent
par ailleurs ces extraits de partition que Cellini-Berlioz transporte
avec autant de frénésie que de peine à chaque
ouverture d'acte. Excès de didactisme ? Peut-être.
Mais plus sûrement, un certain goût pour une combinatoire
ornementale
qui peut parfois tourner à vide, ainsi qu'on le découvre
en concentré dans
la scène à l'instant évoquée : stéréotypie
des mouvements, encombrement scénique, l'espace étant
coincé entre le dit plâtre et le métronome d'où
sort le Pape, rupture des conventions jusque-là suivies -
l'image d'un Souverain Pontife décadent jouant avec trois
putti tenus en laisse doit plus à Fellini qu'aux trames
de la comédie italienne. Quelque chose de kitsch s'introduit
dans un monde baroque, qui en affaiblit la consistance et nous empêche
de suivre jusqu'à leur terme les rapports entre les vies
du musicien et du sculpteur - puisque le kitsch a pour effet
de ramener toute fonction narrative à son rôle ornemental
strict : c'est un opérateur de révélation des
vénéra-tions convenues bien plus qu'un soutien de
la complexité des rapports internes aux récits. Si
enfin l'on pousse l'analyse un cran plus loin, il y a bel et bien
quelque chose qui tourne à faux dans la projection baroque
d'inquié- tudes qui sont essentiellement romantiques
- rapport à l'amour et à l'art, dans le tiraillement
de l'un à l'autre, si propre à l'uvre d'un E.T.A
Hoffmann, par exemple. Si bien que la scène ultime de l'opéra,
qui voit la complétion de l'uvre, Persée
ou Cellini, n'est pas dénuée d'un aspect grotesque
qui en affadit considérablement la signification : celle
du mouvement vers
l'idéal de l'artiste engagé dans son Art.
Mais c'est peut-être chercher un peu loin. N'allons pas jusqu'à
bouder notre plaisir. L'ensemble reste des plus plaisants, et tout
habité d'une robuste touche de drôlerie - car Benvenuto
Cellini est aussi une farce. Anne-Sophie Duprels (Teresa)
campe une ingénue très sympathiquement espiègle
(Quand j'aurai votre âge), Fernand Bernadi (Balducci)
un barbon tout de comique antipathie, et si Isabelle Cals
(Ascanio) est moins con-
vaincante dans son rôle de jeune apprenti, Philippe Duminy
(Fieramosca)
sert son personnage avec un rare talent comique. La conviction de
Paul Charles Clarke (Cellini) sert de liant à l'ensemble,
certes de façon parfois peu crédible - nous restons
sceptiques devant ses gesticulations de chef d'orchestre -, mais
avec une énergie qui, dans le Premier Acte notamment, contribue
à dynamiser la scène.
L'ensemble eût été, somme toute, de fort bonne
tenue, n'était une distribution souvent inégale. Paul
Charles Clarke donne à Cellini un tim-
bre trop souvent forcé, à la limite du nasillard,
en particulier dans le registre aigu, tandis que le Balcucci de
Fernand Bernadi trouve avec peine le che-min de ses graves. François
Lis incarne un Pape Clément VII d'une belle tessiture,
manquant peut-être encore d'un peu de corps. Assurément,
ce sont la fraîcheur d'Anne-Sophie Duprels et la belle clarté
de Philippe Duminy qui tracent ici les trajectoires les plus élégantes.
Par ailleurs, si
la direction d' Oleg Caetani sait animer la partition d'une
vivacité certaine,
la précision n'est pas toujours au rendez-vous et le son
de l' Orchestre Philharmonique de Strasbourg s'enlise parfois
dans des textures pâteu-ses, en particulier au cours du Second
Acte. Les Churs de l'Opéra Natio-nal du Rhin
et de l' Opéra de Nice sont le plus souvent discrets,
ce qui peut avoir son charme (Bienheureux les matelots).
L'ensemble reste agréable,
et offre un accès à l'uvre fort divertissant,
mais un peu en deçà des consistances scénique
et musicale que l'on pouvait espérer.
Marc Develey
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