© marc vanappelghem

"Carmen", opéra de Georges Bizet

Opéra de Lausanne
17 juin 2005

En programmant Carmen en dernier spectacle de sa saison, l'Opéra de Lausanne fêtait à sa façon les cent trente ans de l'oeuvre. Créée à l'Opéra-Comique le 3 mars 1875, on sait quel accueil mitigé lui réserva un public familial qui ne s'attendait pas à tant de soufre ! Quant à la presse française, elle en dit tout (et son contraire) : personnages bien peu intéressants, mu-sique sans ordre et sans clarté, recherche de l'originalité qui va jusqu'à la bizarrerie… Beaucoup d'encre gaspillée pour abattre cet "antidote à la névrose wagnérienne" - le mot est de Nietzsche - qui, pour certains,
ne mérite pas plus d'attention que la plupart des opérettes.

Bien que courtisane audacieuse, odieuse, cupide, notre gitanilla est un personnage bien plus subtil que tous les poncifs qu'elle appelle. Trop souvent réduite à son instinct, on en oublie qu'à l'origine, chez Mérimée, Carmen possède aussi une incroyable maîtrise du langage. Certes, elle
ne s'en sert pas toujours à bon escient, puisque la jeune femme a l'ironie facile - insinuant que José a des travaux de dentellière, que sa collègue aurait plus besoin d'un balai que d'un âne - et sait inventer à l'intention
du Navarrais une origine géographique commune. Cela lui rapporte à l'occasion des ennuis (la bagarre à la manufacture de tabac), mais c'est néanmoins un grand signe d'intelligence, une preuve d'adaptation à un milieu qui l'entrave. Son seul tort est d'avoir sous-estimé l'ivresse de don José (décidé à boire tous ses mensonges) et d'avoir voulu changer de laisse pour l'attacher : c'est en jetant la bague au sol qu'elle déclenche
la machine à tuer.

Le mezzo-soprano Isabelle Cals possède une belle technique et la
couleur de voix qui s'impose. Si elle évite d'incarner une pouliche (cf. Mérimée) caricaturale, en revanche, son personnage manque de chien. Carmen n'est pas seulement une invitation au plaisir, elle doit être aussi assez charismatique pour faire respecter ses refus. Elle doit être sûre d'elle-même puisque, par expérience, rien ne lui résiste et qu'elle est libre comme le Diable. Carmen, oui, c'est cette femme qui brise une jarre quand elle n'a pas de castagnettes ; c'est cette femme qui s'entête à suivre son chemin, même si, trois fois de suite, une lame vient l'en empêcher. Or, la chanteuse manifeste souvent des gestes de tension, d'agacement qui l'assimilent à une enfant capricieuse, qui entre en crise dès qu'on lui résiste. C'est une autre option, qui mériterait d'être creusée, mais c'est alors un personnage immature, pétri d'impuissance, qui verrait le jour. Outre cet antagonisme, signalons enfin une voix parlée dont la préciosité aurait plus sa place au Carmel de Compiègne que dans une posada sévillane.

Le reste de la distribution appelle aussi quelques réserves.
Nikolaï Schukoff est un don José corsé, nuancé et puissant, mais sou-
vent tendu dans les aigus. Son air La fleur que tu m'avais jetée, donné avec l'intériorité d'un lied, fut justement applaudi. Ainhoa Garmendia surjoue parfois Micaëla, mais son chant clair et bien mené sait faire naître l'émotion, en particulier dans la prière de l'Acte III. Evgueni Alexiev - Escamillo - man-que un peu d'ampleur, tandis que nous regrettons de ne pas entendre plus Jean-Marc Salzmann - Zuniga -, baryton clair et puissant, et Ivan Ludlow
- un Dancaïre inquiétant. Si le chœur des femmes paraissait brouillon
par moment, celui des hommes nous a surpris par sa justesse et sa
douceur.

Le sol rougeâtre, les murs grisâtres, le dépouillement des accessoires
(des chaises sur la place, des tables chez Lillas Pastia, puis des paniers d'oranges) nous faisait espérer une relecture complète de Bizet par les metteurs en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser. Malheureusement,
il a bien fallu en passer par les costumes typiques - de Agostino Cavalca - qui, par leur kitsch, renforcent certain aspect vaudeville du livret. A cet égard, l'acte des contrebandiers, le plus intemporel, est le plus réussi. Autrement, des scènes bien senties (les moqueries des enfants, la foule des arènes) alternent avec d'autres qui nous glacent par leur manque de complicité
(Les tringles des sistres tintaient). En fosse, à la tête de l'Orchestre de Chambre de Lausanne, la lecture précise, équilibrée, chaleureuse malgré un côté policé, de Nicolas Chalvin nous rappelle combien les instruments
à vent - José-Daniel Castellon à la flûte, Markus Haeberling au hautbois
et Thomas Friedli à la clarinette -, plus que la percussion, ont d'importance dans cet hymne à la liberté, que d'aucuns ont pris pour de la sauvagerie.

Laurent Bergnach